« Ces vingt jours de courses à travers la Grèce, je les contemple d’Athènes maintenant, avant mon départ, et ils m’apparaissent comme une seule et longue source de lumière que je pourrai garder au cœur de ma vie» (Albert Camus, Carnets III). 

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Albert Camus (7 novembre 1913- 4 janvier 1960), un grand amateur de la mythologie et la littérature grecque, a toujours eu envie de  faire la connaissance de la Grèce. En 1936, à 23 ans,  il note dans ses Carnets: «Voir la Grèce. Rêve qui faillit ne jamais s'accomplir. Il y eut toujours des contretemps: la maladie, la guerre». Et ce n'est qu'à la fin de sa vie qu'il put enfin visiter Athènes et les îles.

Les deux voyages en Grèce relatés dans les Carnets – le voyage inaugural de 1955 et celui de 1958 – sont l’occasion de découvrir comment Camus se livre à lui-même en toute liberté : il s’agit d’y saisir une émotion personnelle, d’en garder le souvenir vivant. Les évocations des lieux témoignent du bonheur vécu, dans une succession de moments parfaits.
 
Les notes des voyages en Grèce (dans ses Carnets) entrent en résonance intime avec l’œuvre antérieure et les préoccupations profondes de l’écrivain et dépassent la simple notation de voyage : la Grèce offre à Camus un temps de pause « où l’homme des combats se laisse envahir par la sensation ».
 
En quoi le voyage en Grèce constitue-t-il une expérience particulière pour Camus ? Qu’est-ce qui le retient dans ce pays ? Qu’est-ce qu’il révèle de lui ?
 
GreceHebdo, dans cet article*, tente de cerner les impressions du grand écrivain issues de ses voyages en Grèce.
 
Envie d'y aller et un voyage annulé (1938-1939)
 
Dès 1938, Camus avait prévu d’aller en Grèce avec ses amis d’Alger et le projet resurgit en août 1939 quand  Camus se prépare à s'embarquer, en compagnie de sa future femme, Francine Faure. Les Carnets de cette époque montrent qu'il prépare son voyage en accumulant des notes sur les classiques grecs, les mythes, les légendes. Il a déjà les billets pour le bateau qui doit lever l'ancre le 2 septembre. Mais le lendemain, le 3 septembre c'est la guerre et  le voyage est annulé. Camus précise son attente dans Prométhée aux enfers (1946): « L’année de la guerre je devais m’embarquer pour refaire le périple d’Ulysse. [...] projet somptueux de traverser une mer à la rencontre de la lumière. » 
 
Camus y fait allusion dans Retour à Tipasa (1952) le texte le plus célèbre de L'Été:
 
« Le 2 septembre 1939, en effet, je n'étais pas allé en Grèce, comme je le devais. La guerre en revanche était venue jusqu'à nous, puis elle avait recouvert la Grèce elle-même. » [Albert Camus, Noces suivis de l’été, Paris, Gallimard, 1959]
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Alber Camus avec des amies à Alger, 1939.
 
Premier voyage (printemps de 1955)
 
En 1955, Camus est invité par l’Union culturelle gréco-française pour un colloque sur « L’avenir de la civilisation européenne » à Athènes (28 avril 1955)  et donc s’envole pour Athènes le 26 avril 1955. Comme  il confie avec grand  enthousiasme à un journaliste d’un quotidien athénien, il possédait même un titre de passage à bord daté du 2 septembre 1939. Mais la grande guerre ne permet pas la réalisation de ce voyage.
 
Le 27 avril 1955,au lendemain de son arrivée à Athènes, Camus visite l’Acropole et « la lumière de 11h tombe à plein […] fait pleurer, entre dans le corps avec une rapidité douloureuse, le vide, l’ouvre à une sorte de viol tout physique, le nettoie en même temps. [...] les yeux s’ouvrent peu à peu et l’extravagante [...] beauté du lieu est accueillie dans un être purifié, passé au crésyl de la lumière. » (Source).
 
Tous les verbes indiquent la position d’accueil de l’écrivain face au pays visité, l’ouverture du corps et de l’âme. Traversés par la lumière, ceux-ci se trouvent nettoyés des miasmes de l’Europe ; dans ce cahier où les notations physiques sont nombreuses, tout le corps se libère, respire ; Camus écrit à Char, le 11 mai : « Je vais revenir debout, enfin ».
 
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 Albert Camus (1913-1960) et René Char (1907-1988) dans le Vaucluse à l'Isle sur Sorgue © Rue des Archives 
 
Après Athènes, il découvre les îles enchanteresses. Il éprouve une émotion palpable. La lumière intense du soleil le saisit avec la même ardeur qu’en Algérie.  La beauté et l’histoire des lieux le conduisent à affirmer qu’il « se sent le cœur grec » .
 
« Je vis ici en bon sauvage, naviguant d’île en île, dans la même lumière qui continue depuis des jours, et dont je ne me rassasie pas», écrit-il à René Char depuis Lesbos.
 
Dans ses Carnets, il note :
 
 « Ces vingt jours de courses à travers la Grèce, je les contemple d'Athènes maintenant, avant mon départ, et ils m'apparaissent comme une seule et longue source de lumière que je pourrai garder au cœur de ma vie. La Grèce n'est plus pour moi qu'une longue journée étincelante, étendue le long des traversées et aussi comme une île énorme couverte de fleurs rouges et de dieux mutilés dérivant inlassablement sur une mer de lumière et sous un ciel transparent. Retenir cette lumière, revenir, ne plus céder à la nuit des jours. [Camus, A. (1989). Carnets. III, Mars 1951 - décembre 1959, Paris, Gallimard]
Les premières impressions notées dans le Carnet  indiquent quelles sont les sources de sa joie. Dès le premier jour, Camus se dit frappé par la végétation qui pousse dans les ruines sur l’Acropole : « les coquelicots d’un rouge sombre […] dont l’un pousse directement, solitaire sur la pierre nue […] ».  Mais aussi : « On se défend ici contre l’idée que la perfection a été atteinte alors que depuis le monde n’a cessé de décliner. » C’est la même chose à Mycènes dont la forteresse est « couverte de coquelicots » (IV, 1225), ou à Délos : « Toute la Grèce que j’ai parcourue est en ce moment couverte de coquelicots et de milliers de fleurs » (Source).
 
Pour le Sounion, il note :« Assis au pied du temple pour s’abriter du vent, la lumière aussitôt se fait plus pure dans une sorte de jaillissement immobile. Au loin des îles dérivent. Pas un oiseau. La mer mousse légèrement jusqu’à l’horizon. Instant parfait. »
 
Pour Camus, la visite au cap Sounion est représentative d’un moment où une réalité politique sombre s’immisce dans un « instant parfait » : « Parfait, sauf cette île en face de Makronissos, aujourd’hui vide il est vrai, mais qui a été une île de déportation dont on me fait d’affreux récits. » (Source) Si la journée passée dans ce lieu réussit à évacuer la vue et le souvenir de l’île de Makronissos, camp de concentration où furent déportés et torturés résistants au nazisme et prisonniers politiques – dont Yannis Ritsos qui lui consacre un recueil de poèmes –, la vision resurgit le soir : « [...] à nouveau, avant de prendre la route, on aperçoit Makronissos. » (IV, 1224).
 
L’Argolide : « Au bout d’une heure de route, je suis littéralement ivre de lumière, la tête pleine d’éclats et de cris silencieux, avec dans l’antre du cœur une joie énorme, un rire interminable, celui de la connaissance, après quoi tout peut survenir et tout est accepté. 
 
Tout le sensible se trouve mobilisé dans cette joie qui est plaisir des sens auquel participent toucher, odorat, vue ; ainsi, à Mikonos : « [...] nous rencontrons l’odeur du chèvrefeuille ». Sur le bateau devant Lindos : « […] odeur de Lindos, odeur d’écume, de chaleur, d’ânes et d’herbes, de fumée… »
 
L’odorat, fréquemment sollicité, souligne la respiration retrouvée (chez un écrivain toujours menacé par la tuberculose et la perte du souffle), mais le verbe « sentir » joue aussi de ses deux acceptions et contribue à l’effet de synesthésie : au Pirée, « je suis heureux de sentir l’eau »; à Salonique, « belle odeur du sel et de la nuit ». Contemplation, parfums, baignades concourent à l’expression de la sensualité. Le désir de contact avec l’élément revient constamment : le bain solitaire, même dans l’eau glacée, constitue un des rituels du voyage – souvenir encore des bains de l’enfance à Alger– mais le désir de la terre surgit aussi, comme à Égine, le 14 mai : «fatigue » [Source
 
Le paysage grec offre l’équilibre et la joie mais également le silence : « Le silence, vaste comme l’espace, est bon», écrit Camus.  
 
Collage Albert Camus lors de son premier voyage en Grèce en 1955
Albert Camus lors de son premier voyage en Grèce en 1955. 
 
Deuxième voyage  (été de 1958)
  
En juin 1958, il se rend encore une fois en Grèce pour y rester une vingtaine de journées. Camus retrouve les sentiments liés à sa jeunesse lors des journées passées sur plages d’Alger :
 
« Je quitte le bateau le matin tôt, seul, et vais me baigner sur la plage de Rhodes à vingt minutes de là, seul. L’eau est claire, douce. Le soleil, au début de sa course, chauffe sans brûler. Instants délicieux qui me ramènent ces matins de la Madrague, il y a vingt ans, où je sortais ensommeillé de la tente, à quelques mètres de la mer pour plonger dans l’eau somnolente du matin. » [Camus, A., Grenier, J., & Dobrenn, M., Correspondance 1932-1960, Gallimard, Paris,  1981  Source
Pourtant, le second voyage de Camus, effectué en été, ne lui permet pas de nouveau  de revivre cet enchantement du printemps. Il note ainsi à la date du 1er juillet 1958 à Athènes : « Chaleur. Poussière » (IV, 1281). D’ailleurs, dans ce second voyage, on trouve moins de notes personnelles 
A noter ici que même si les deux voyages de Camus en Grèce ont la même durée (vingt jours) le second couvre deux fois moins de pages.
 
Albert Camus and his publisher Michel Gallimard Greece 1958
Albert Camus et Michel Gallimard, Grèce, 1958 © Maria Casarès.
 
La Grèce, les sentiments, la lumière et les termes philosophiques : entre mesure et démesure
 
Bien avant ce voyage en Grèce, plusieurs textes de Camus font entendre l’opposition entre la lumière grecque et la nuit de l’Europe. Par exemple, en 1946, dans Prométhée aux enfers, la lumière nourricière, la force vitale de la Grèce, s’oppose à la noirceur – physique et morale – de l’Europe, d’une « Europe humide et noire », encore marquée par les horreurs du nazisme.
 
En 1948 aussi, dans l’émission radiophonique « Ce soir le rideau se lève sur… René Char », Camus présente Feuillets d’Hypnos en saluant la force de vie d’une poésie qui surgit des décombres de la guerre, la lumière toute grecque qui imprègne ces poèmes traversés par le vent salubre, loin de « l’odeur de cave qui monte des villes en ruines ».
 
Mais ce qui revient constamment au cours de ces deux voyages en Grèce, c’est le sentiment de la perfection : « Tout ce que la Grèce tente en fait de paysages, elle le réussit et le mène à la perfection. » (Carnets, Delphes, 10 mai 1955).
 
Albert Camus and his daughter Catherine Greece 1958
Albert Camus avec sa fille Catherine en Grèce, 1958.
 
La perfection grecque, due à l’équilibre entre la nature et ce qu’en fait l’homme, est redoublée dans de multiples microcosmes et constitue le paradoxe grec qui frappe tant Camus : « Ce monde des îles si étroit et si vaste me paraît être le cœur du monde. »  
 
Depuis Sounion, « [...] j’admire l’espace et la vastitude de ces paysages pourtant réduits » : exacte antithèse du Brésil, pays véritablement immense mais étouffant. La configuration particulière de l’Égée, où chaque île, à la fois semblable et différente de ses voisines, recompose un monde en soi et une nouvelle forme de perfection (de cette harmonie entre terre, mer, ciel et hommes) contribue à accentuer ce sentiment : à Délos, note Camus, « […] je peux regarder sous la droite et pure lumière du monde le cercle parfait qui limite mon royaume. »
 
Les microcosmes découverts lors de ses deux voyages en Grèce confirment la pensée de Camus qui a souvent critiqué la démesure de l’Europe (les conflits récents, la folie des hommes qui ont tourné « le dos à la nature » : « [...] le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la colline, la méditation des soirs. » 
 
En concluant, pour Albert Camus : « Il s’agit pour les Grecs de reconnaître et d’affronter l’abîme et leur réponse aux catastrophes engendrées par l’hubris est « l’autolimitation […] qui a nom loi et justice. »
 
* Ecrit par Magdalini Varoucha
 
Sources principales:
Albert Camus, Retour à Tipasa (L’été)Camus, Gabriel Audisio et la Grèce, ΟΔΥΣΕΥΣ, par Rogier Grenier dans la Revue interdisciplinaire sur la Grèce ancienne, 2003 
- Camus, A., Grenier, J., & Dobrenn, M. (1981). Correspondance 1932-1960, Paris,  Gallimard [Source], 
Albert Camus, une vie par Olivier Todd,  éditions Gallimard, 1996
 
M.V.
 

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