StathopoulosGeorgios Blefegaristinpoli 1985
 
Peu les nuits de lune qui m’aient plu.
L’abécédaire des astres qu’on déchiffre
comme l’apporte la peine du jour terminé
et d’où on tire d’autres sens et d’autres espoirs,
on peut plus facilement le lire.
Maintenant que je reste sans travail et que je compte
peu de lunes sont restées dans ma mémoire –
îles, couleur de Vierge attristée, tard sur le décroît
ou lumière de lune en des cités du Nord jetant parfois
sur des rues remuées des rivières et des membres humains
lourde une torpeur.
Et pourtant hier soir ici, à cette ultime escale
où nous espérons voir poindre l’heure de notre retour
comme une dette ancienne, monnaie qui est restée des années
dans la cassette d’un avare, et à la fin
est venu l’instant du paiement et on entend
les pièces tomber dessus la table –
dans ce village Tyrrhénien, derrière la mer
de Salerne
derrière les ports du retour, au bout
d’une averse d’automne, la lune
surpassa les nuages, et devinrent
les maisons, au versant vis-à-vis, en émail.
Silences aimés de la lune.
 
C’est aussi un mode de pensée, une façon
de  commencer à parler de choses qu’on avoue
difficilement, en des heures où on n’y tient plus, à un ami
échappé en cachette et qui apporte
des nouvelles de chez soi et des camarades,
et on se hâte de lui ouvrir son cœur
avant que te devance l’exil ou qu’il le change.
Nous venons d’Arabie, d’Égypte, de Palestine,
de Syrie
Le petit état
de Commagène  qui s’éteignit comme la petite lampe
bien des fois nous revient à l’esprit,
et des cités grandes qui vécurent des milliers d’années
et ensuite demeurèrent contrées de pâturages pour les buffles
champs pour les cannes à sucre et le maïs.
Nous venons du sable du désert des mers de
Protée,
âmes flétries de péchés publics,
chacun avec sa dignité comme l’oiseau dans sa cage.
Le pluvieux automne dans ce bas-fond
infecte la plaie de chacun de nous
ou ce qu’on dirait autrement, Némésis, destin
ou seulement mauvaises habitudes, ruse et tromperie,
ou encore intérêt à faire fructifier le sang des autres.
Facilement s’use l’homme au sein des guerres –
l’homme est malléable, une gerbe d’herbes –
lèvres et doigts qui désirent une poitrine blanche
yeux qui se ferment à demi au flamboiement du jour
et jambes qui courraient, même si fatiguées,
au plus petit coup de sifflet du profit.
L’homme est malléable et assoiffé comme l’herbe,
insatiable comme l’herbe, racine ses nerfs et ils s’étirent –
lorsque vient la moisson
il préfère que les faux sifflent sur un autre champ –
lorsque vient la moisson
les uns crient pour exorciser le démon
d’autres s’empêtrent dans leurs biens, d’autres discourent.
Mais les exorcismes les biens les discours,
quand les vivants seront au loin, qu’en fera-t-on ?
Est-ce que l’homme est autre chose ?
Est-ce qu’il n’est pas ce qui transmet la vie ?
Un temps pour semer, un temps pour moissonner.
 
Toujours la même chose, la même chose, me diras-tu, ami.
Pourtant la pensée du réfugié du captif
la pensée
de l’homme réduit lui-même à marchandise
essaie de la changer, tu ne peux pas.
Peut-être même qu’il voudrait rester roi d’anthropophages
dépensant des forces que personne n’achète,
à se balader dans des champs de lys bleus
à écouter les toubéléki sous l’arbre à bambou,
pendant que dansent les courtisans en masques à figures de monstres.
Pourtant le pays que l’on abat et que l’on brûle comme
le pin, et que tu vois
soit du sombre wagon, sans eau, vitres brisées,
des nuits et des nuits
soit du navire incendié qui va couler comme le montrent les statistiques,
tout cela a pris racine au cerveau et ne change pas
tout cela a planté des images identiques à ces arbres-là
qui jettent leurs branchages à travers la forêt vierge
et ils s’agrippent à la terre et ils repoussent –
jettent des branchages et repoussent franchissant
des lieues et des lieues –
une forêt vierge d’amis tués notre cerveau.
Et si je te parle en fables et paraboles
c’est qu’on les écoute avec plus de douceur, et l’horreur
ne s’énonce pas  parce qu’elle est vivante
parce qu’elle est sans mots et progresse –
goutte le jour,  goutte dans le sommeil
une douleur à déchirante mémoire.
 
Je veux parler de héros je veux parler de héros : Michalis
qui s’est enfui avec des plaies ouvertes de l’hôpital
parlait peut-être de héros lorsque, cette nuit-là
où il traînait la patte à travers la cité obscurcie,
il hurlait à tue-tête notre douleur – « dans l’obscurité
on s’en va, dans l’obscurité on avance… »
Les héros avancent dans l’obscurité.
 
Peu les nuits de lune qui me plaisent.
 
Georges Seferis, Cava dei Tirreni (Italie), 5 Octobre 1944
Traduction du grec : source
Peinture: Georgios Stathopoulos, "Lune bleue sur la ville", 1985. Source: nikias.gr
 
Le poème original en grec sur notre page facebook
 
 
 

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