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Giannis Balabanidis, docteur en science politique et diplômé de l’ENA grecque se penche sur l’histoire de l’eurocommunisme d’ Enrico Berlinguer, de Georges Marchais, de Santiago Carrillo et de Leonidas Kyrkos pour faire de la politique comparée en remontant à la «longue» décennie des années ’70 (L’eurocommunisme, éditions Polis). De nos jours, un parti qui se veut de la gauche radicale, SYRIZA arrive pour la première fois au pouvoir. Quels rapports entre ce parti et l’ héritage de l’eurocommunisme?Εt de plus, à propos de la gauche et des ses perspectives, quelle place particulièrement pour la social-démocratie au sein de l’ échiquier politique européen?

Giannis Balabanidis parle à GrèceHebdo*. 

Vous explorez l’histoire oubliée de l’eurocommunisme. Pourquoi ce choix?
 
Vous avez raison, l’histoire de l’eurocommunisme est une histoire oubliée. Pourtant, elle semble aujourd’hui moins oubliée qu’en 2008, lorsque je me suis mis à travailler sur un sujet vraiment «rétro»! Mon point de départ a été  la version grecque de l’ eurocommunisme Parti Communiste Grec de l’intérieur (KKE esoterikou), un cas vraiment  paradoxal: d'une part un petit parti sur le plan électoral, d’autre part un pôle de personnes et d’idées d’un rayonnement beaucoup plus large; parti communiste certes mais d’un libéralisme politique avancé et à la fois parti réformiste, modéré, pro-européen. On dirait une «faute d’orthographe» dans la Grèce de l’après-dictature où la gauche se polarise entre le PCG orthodoxe et le PASOK populiste. Ce petit parti faisait pourtant partie d’un courant politique beaucoup plus large, qui renvoyait à l’«histoire croisée» de l’eurocommunisme où se regroupaient le PCI d’Enrico Berlinguer, le PCF de Georges Marchais, le PCE de Santiago Carrillo pour ne citer que les cas les plus importants. Ce fut une tentative majeure de rénover le projet communiste, un «aggiornamento» politique en conciliation avec les démocraties libérales occidentales voire en rupture avec le modèle soviétique de moins en moins attirant. En dépit des contradictions et des régressions, cette démarche de rénovation a été accomplie, même si elle n’est pas arrivée à survivre au-delà du séisme politique en 1989. Force est  néanmoins de constater que son héritage a été essentiel pour la gauche européenne.
 
Quels sont les éléments qui rapprochent SYRIZA en tant que parti de la gauche radicale à l’affaire de l’eurocommunisme?
 
L’héritage dont je parle est présent chez SYRIZA d’une double façon: Primo, en termes de parenté politique: l’eurocommuniste  KKE esoterikou (1968-1987), est l’ancêtre de SYRIZA. Secundo, en tant que proposition stratégique actuellement renouvelée. La grande innovation de l’eurocommunisme est la tentative de transformer le radicalisme du «global 1968», les répertoires des mouvements sociaux qui renouvelaient l’idée de l’utopie à l’Ouest, en programme de transformation progressive de la société par la voie des «réformes structurelles», suite à la conquête démocratique du pouvoir. Cette synthèse eurocommuniste, «parti de lutte et à la fois parti de gouvernement», a été la clé pour que les partis communistes évoluent de «parias» en «participants» légitimes de la vie politique nationale. L’«histoire oubliée» de l’ eurocommunisme va de pair dans mon optique avec la crise, l’austérité et l’émergence d’un nouveau radicalisme en Europe qui favorise les partis de la gauche radicale – SYRIZA étant ici un cas exceptionnel mais pas unique. La gauche post-communiste, qui après 1989 se limitait au rôle protestataire et «anti-systéme», fait face aujourd’hui à ces questions anciennes et cherche des réponses parmi ses héritages multiples et souvent contradictoires.
 
SYRIZA une fois au pouvoir, peut-il exister en tant que force politique de la gauche radicale ou devrait-il se transformer en parti social-démocrate?
 
Voilà la question cruciale! A l’époque de l’eurocommunisme, certains affirmaient que quoi qu’ils fassent, les  (euro)communistes ne pourraient jamais échapper à la matrice soviétique, et d’autres qu’une fois retirés du modèle révolutionnaire, ils se muteraient en sociaux-démocrates. En effet, les eurocommunistes oscillaient constamment entre deux stratégies divergentes: d’une part, la gouvernance fondée sur des réformes graduelles et d’ autre part la rupture avec le régime capitaliste.
 
Loin de faire d’analogie historique directe, dans la période «gouvernementale» de SYRIZA, on observe une ambivalence similaire. La stratégie radicale et populiste qui a porté un parti de 4-5% au pouvoir marquait la première phase, hantée par la tentation de la «grande rupture» avec l’austérité, les créditeurs internationaux, l’UE – point culminant étant le référendum de juillet 2015. Mais la rupture n’est jamais arrivée. SYRIZA a accepté les contraintes d’une Europe conservatrice en choisissant la lutte au sein de l’UE au détriment de la voie du repli national. Dans sa deuxième phase, SYRIZA est à la recherche d’un agenda de politiques publiques progressives et des alliés «anti-austérité» parmi les socialistes de France, d’Italie, etc. Se transforme-t-il alors en un parti social-démocrate quittant la famille de la gauche radicale? Gardons la question ouverte. Par ailleurs, cette ambiguïté pourrait être politiquement opérationnelle!
 
Selon vous, y-a-t-il encore un bel avenir pour la social-démocratie ou il s’agit d’un courant politique en voie de disparition?
 
Maintes fois a-t-on prédit la disparition de la social-démocratie et maintes fois on s’est démenti! Même si son rayonnement politique est en baisse, la social-démocratie reste une force avec des racines historiques et de vocation gouvernementale, pôle essentiel de la politique européenne. Après son dernier moment d’essor trouvé dans le blairisme social-libéral, la social-démocratie semble de plus en plus  réduite à un mécanisme électoral émacié. D’autre part, la gauche radicale en Europe se renforce dans la mesure où celle-ci donne voix à la contestation sociale contre les politiques d’austérité. Bien qu’elle exerce une considerable pression électorale aux socialistes, elle reste pour le moment une force minoritaire et sans accès au pouvoir. Cela rappelle l’Europe du Sud des années 1970: le «socialisme méditerranéen (radicalisé)» de François Mitterrand et Felipe González a été entre autres une réponse à la marée eurocommuniste. L’histoire se répète? Soyons prudents pour éviter la farce. Toutefois, on peut remarquer que l’émergence (non linéaire) d’une gauche radicale en Grèce mais aussi en Espagne, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, semble déclencher des déplacements à l’intérieur des partis socialistes. Regardez l’épisode récent au Portugal, où les socialistes ont eu  besoin de la gauche radicale pour revenir au pouvoir, voire sous les drapeaux d’un projet anti-austérité! S’agit-il d’une émergente «gauche plurielle» à la Jospin (socialistes, communistes, verts) au niveau européen? L’avenir dure longtemps…
 
* Entretien accordé à Costas Mavroidis. 
 
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