Antonis Liakos est un important historien grec, professeur émérite d'histoire contemporaine, d'historiographie à l'Université d'Athènes et directeur de la rédaction de la revue Historein.

Il est le chef du Comité grec pour le dialogue national et social sur la réforme de l’éducation. Depuis Décembre 2015, les activités du Comité de dialogue comprennent des débats sur une base hebdomadaire, du travail des sous-comités et des ateliers spéciaux (site web en grec: http://dialogos.minedu.gov.gr). Une série de réformes sont prévues pour l’enseignement secondaire en Grèce, après les recommandations du Comité, soumises au ministère de l’Éducation le 27 mai 2016, par le professeur Liakos.

Professeur Liakos a parlé àGreek News Agenda  | Rethinking Greece sur les réformes de l’éducation, de leur nature politique, du rôle reproductif et redistributif de l'éducation, de l’Etat-providence, de ‘’demo-crisis’’et des contraintes économiques et politiques pour la politique de gauche en Grèce.

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Quels sont les éléments principaux de la proposition présentée récemment par le Comité National et Social pour une Réforme de l’Éducation ?

Les points principaux de nos propositions de réforme concernent (a) l’autonomie des écoles et l’adoption d’un programme scolaire plus flexible et amical pour l’étudiant, (b) un programme de formation sérieux pour les professeurs le long de leur carrière, (c) la création d’un lycée de deux ans offrant un programme proche du type « IB » (International Baccalaureate), (d)  le changement de la procédure de sélection et des conditions d’admission existantes pour l’entrée à l’Enseignement Supérieur, et (e) l’introduction des éléments de la recherche dans la logique d’enseignement secondaire. Nous conseillons également un nécessaire pas vers la conversion numérique dans les méthodes pédagogiques comme l’approfondissement de l’utilisation de matériel audiovisuel. D’une manière générale il y a des problèmes provenant de la crise en particulier et de problèmes préexistants, présents sur le long terme.

Historiquement parlant, les réformes d’enseignement en Grèce ont été très politisées. Comment les propositions du Comité abordent les problèmes politiques et sociaux soulevées par la crise actuelle ?

Il est évident que les propositions de réforme de l’enseignement sont d’une nature politique. En tant que Comité nous insistons sur le renforcement du système d’éducation publique et nous pensons que son rôle est de réduire les inégalités sociales. C’est le programme d’enseignement public qui devrait offrir la qualité de l’éducation pour le plus grand nombre et aider la part la plus socialement et économiquement vulnérable de la population. Pour cette raison nous proposons l’introduction d’un réseau d’écoles de grande qualité dans les zones les plus nécessiteuses du pays.

Une des problématiques les plus politisées est la mise en place d’un système d’évaluation des professeurs. Les gouvernements précédents ont systématiquement donné une image paresseuse et incompétente des enseignants et avaient lié le problème de l’évaluation avec les occupations ponctuelles dans le but de faciliter la voie pour des politiques spécifiques. Mais ce qu’ils ont en réalité fait a été de discréditer toute tentative d’une telle implémentation et même de diaboliser le mot « évaluation ». Nous ramenons le thème de l’évaluation des professeurs et en apportons de nouvelles perspectives : la formation continue des enseignants, l’introduction d’une procédure d’établissement d’objectifs par chaque école tout comme l’introduction d’un Programme scolaire National et d’un cadre de Normes Nationales.

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Vos propositions semblent offrir un terrain fertile pour une approche plus progressive et pratique de l’éducation. Dans quelle mesure leur implémentation est-elle possible  et  quelles vont en être les limites posées par la crise ?

La crise a en effet pesé sur la performance du système d’éducation et a posé des limites strictes à la capacité de réforme du gouvernement. Les enseignants ne peuvent pas être titularisés dans les zones qui en ont besoin car il n’y a pas d’argent et par conséquent les écoles sont obligées de limiter leur fonctionnement au plus basique. Un tiers du budget du secteur a été amputé. Mais une réforme sérieuse de l’éducation nécessite un certain niveau de financement et aussi la capacité du gouvernement de légiférer sans une intervention en amont du Quartet des créanciers internationaux.

Vous avez affirmé que la Grèce, avec les autres pays d’Europe Méditerranéenne, est devenue un observatoire de la grande mutation historique de notre temps. Comment les questions d’éducation et les propositions du Comité répondent à ces questions ?

Quand nous évoquons l’éducation, nous faisons en général référence au rôle qu’elle joue dans la reproduction sociale. L’éducation reproduit les relations sociales et c’est pourquoi ce domaine politique devient le centre des différences idéologiques et politiques. Le concept de reproduction des relations sociales inclus l’aspect de la reproduction des hiérarchies sociales : les enfants des diplômés deviennent diplômés, alors que les enfants des pauvres restent pauvres. Et assurer l’accès à l’éducation aux plus pauvres et différents fait référence au caractère redistributif de l’enseignement. Ceci était ce que éducation sous l’Etat Providence moderne offrait jusqu’à récemment. L’étape à laquelle la Grèce était avant la crise.

La crise a changé tout cela, révélant des tendances aux dynamiques plus larges. Aujourd’hui ce n’est pas seulement le contenu de la formation qui est remis en question mais bien son rôle de reproduction sociale et redistributif. L’enseignement peut-il aider à former la société et les relations sociales ou les nouvelles relations sociales et les nouvelles hiérarchies sont reproduites au-delà de son influence ? Par exemple, l’éducation peut-elle assurer l’ascension sociale comme elle a pu le faire dans le passé ?

A une autre époque, le rôle de l’enseignement était centripète. Maintenant il s’est transformé en une forme de force centrifuge. C’était au sein de l’État et centralisé, il  absorbait et redirigeait les pratiques d’enseignement. Aujourd’hui cela tend à échapper à la supervision de l’État, se développant loin de lui, avec par conséquent  l’importance du secteur privé, dans la non-scolarisation, ou encore dans les bons de formation…etc., autour desquels se sont articulés des exigences néolibérales. En bref c’est le repli de l’État de son rôle concernant la reproduction sociale. Mais ce qui est aussi pertinent est une reproduction des hiérarchies et des relations sociales existantes.  Néanmoins, tous ces changements ne doivent pas être interprétés comme seulement des options exprimant une rivalité politique et idéologique. Nous avons besoin de voir comment ils font partie de changements historiques plus larges.

Pourquoi insistons-nous sur l’éducation publique ? Parce que de grands changements tendent à une augmentation des écarts sociaux et des inégalités, et nous voulons les réduire, respecter les différences, mais aussi quelque chose d’autre : nous croyons que si nous faisons se rencontrer les différences culturelles et les inégalités sociales, c’est alors une rupture de l’unité de base de la société. Nous soutenons donc l’Éducation Publique comme un antidote, comme un mécanisme compensatoire. Mais l’Éducation Publique doit être réformée pour rencontrer les exigences et conditions modernes.

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Compte tenu que les développements actuels en Grèce et en Europe ont mené à une « démo-crisis », pensez-vous qu’ils ont aussi créé l’imaginaire pour réfléchir de manière critique, récuser et collectivement réagir contre elle ?

Les élections de janvier 2015 ont montré qu’il y avait une réaction forte à la “démocrisis”, une tentative de ramener le “demos” (terme grec pour « le peuple ») au premier plan. Ensuite, la crise de l’été 2015 était un bras de fer entre une conception de la démocratie basée sur la volonté du peuple et l’ordre institutionnel actuel de l’Union Européenne. Les résultats ont été la faiblesse du premier et la prévalence du second. Je ne voie pas cela comme une défaite mais comme un challenge pour explorer comment la volonté populaire peut être reconstituée dans le cadre et le contexte existant, et ce que ce processus pourrait signifier pour le contexte lui-même.

En tant qu’historien je comprends le contexte plus large comme un champ dans lequel chacun devrait chercher diverses solutions, plutôt que rester dans un dilemme entre rejet ou totale complaisance, ce qui a été, dans une grande mesure, l’esprit de la période précédente, où la ligne idéologique a été entre des discours politiques « pro-memorandum » et « contre mémorandum ». J’ai montré l’insuffisance de ce type de politiques pour la gauche, bien que cela a fourni un instrument pour la montée de la gauche.

Désormais, nous devons voir ce que des réformes progressistes peuvent signifier dans les circonstances actuelles, et ce qui peut être défini comme progressiste et en faveur du grand nombre, du « démos ». Ce n’est pas une tâche aisée, telle est la nature des dilemmes historiques.

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Il y a-t-il, selon vous, toujours la place pour des réformes progressistes en Grèce à la suite du compromis de juillet 2015 et les contraintes économiques et politiques ?

Ce n’est pas seulement les limitations résultats du compromis de juillet, et les contraintes politiques et économiques imposées par les institutions qui permettent le déboursement du prêt. Beaucoup d’entre elles sont d’une nature structurelle et ont pour but de changer le paysage social en Grèce, de réduire le secteur public et le rôle des décisions collectives et augmenter le rôle des intérêts du commerce et du marché. Il y a aussi des extorsions pour satisfaire des intérêts privés. La concession de l’ancien aéroport Elliniko à prix bas par un oligarque grec (Lamda Development de Latsis), et la pression pour obtenir jusqu’à les moindres parts toujours contrôlées par l’Etat grec dans la compagnie de Télécom nationale par la Télécom allemande comme une condition préalable pour le dernier prêt en est un exemple limpide. La chose vaut aussi pour les interférences des institutions soi-disant légiférant sur les questions d’éducation qui ne reposent pas sur un aspect financier ou économique.

Mais il y a des réformes progressistes à faire au-delà de ces « contraintes ». Concernant l’enseignement, une d’elles est le programme scolaire concernant les cours religieux et la pertinence des pressions provenant de l’Église grecque orthodoxe. Quand le dialogue sur les propositions de réformes de l’enseignement a commencé, un haut officiel est venu me voir pour me dire que le programme scolaire de la religion devrait être préservé à l’extérieur. Et vous pouvez voir que maintenant le programme scolaire dans tous ses sujets est réduit, le programme scolaire religieux est resté le même. Mais il est évident que dans ce cas comme dans d’autres, il y a une marge importante de réformes progressistes.

L’interview a été accordée à Nikolas Nenedakis et Athina Rossoglou. Traduction de l’anglais Léa Rollin.