galanaki foto Athina Kazolea

GrèceHebdo* a interviewé Rhéa Galanaki, l’une des figures majeures de la littérature grecque contemporaine. Née à Héraklion (Crète) en 1947, elle a fait son apparition au champ littéraire en 1975 avec le recueil de poésie «Πλην ευχαρης/ Plin euharis » (édιtions Olkos).  Depuis, elle a publié un bon nombre de recueils poétiques,ainsi que des critiques littéraires, des essais et des romans. Elle a reçu de nombreuses distinctions pour ses œuvres littéraires parmi lesquelles le Prix Nikos Kazantzakis en 1987, deux Prix nationaux, le Prix de l’Académie nationale, ainsi que le Prix des lecteurs en 2006. Ses livres sont traduits en quinze langues. « La vie d’Ismaïl Ferik Pacha » est la première œuvre de Galanaki traduite en français et c’est également le premier roman grec inclu en 1994 dans la Collection d'Ouvrages majeurs, publiée par l'UNESCO. Son dernier roman « L’Ultime Humiliation »  qui vient d’être publié en français (éditions Galaade) met en scène deux retraitées errant dans la capitale grecque pendant l’un des moments clés de la crise : les manifestations explosives de février 2012. Un roman qui se penche sur une société grecque en voie de changement brutal. 

Votre dernier roman « L’Ultime Humiliation » (éditions Kastaniotis, 2015) vient de commencer son voyage en français. Est-ce que vous partagez l’avis selon lequel l’œuvre littéraire dispose de sa propre partie? Quel est votre sentiment lorsque vous voyez un livre qui se référe en Grèce être transféré dans une autre langue ?
 
Oui, je crois bien que l'œuvre littéraire a une patrie, dans la mesure où elle est écrite dans la langue maternelle de l'écrivain. Mais par contre, je ne partage pas l’avis selon laquelle « la patrie de l'auteur est sa langue. » La patrie d’un auteur est quelque chose de plus large et plus complexe, qui émerge à travers sa langue maternelle. En ce qui concerne « L’Ultime Humiliation »,  je me sens très heureuse par le fait que ce livre axé principalement sur la crise actuelle, est publié en français. Le processus de la traduction ne fait que démontrer que la littérature peut dépasser les frontières et les limites d’une langue peu utilisée, comme le grec. Ce processus prouve qu'un livre peut toucher des personnes dans d'autres pays en parlant d'autres époques (sinon, pourquoi par exemple lire encore dans la Grèce d’aujourd'hui un écrivain comme Stendhal?). Sur ce dernier point,  réside sans doute l'essence de la littérature elle-même, à savoir sa vocation à étudier si profondément la nature humaine au sein des conflits familiaux, sociaux et historiques , pour être en suite en mesure de surmonter toutes sortes de frontières, y compris la contemporanéité de l’œuvre elle-même. Dans cette perspective, l’œuvre littéraire peut offrir au lecteur de n’ importe quelle langue, de n’importe quel pays, de l'expérience et des connaissances pour qu’il puisse repenser et réexaminer un grand nombre de connaissances considérées jusqu’ alors comme acquises. Je suis donc particulièrement heureuse que le public français aura l’occasion de connaître et peut-être aimer un livre sur la crise, et par extension aimer peut-être un peu plus la Grèce d’aujourd'hui grâce à une meilleure compréhension de l'impact de la crise sur la vie des gens.
 
Vous êtes présente dans la vie littéraire de la Grèce au cours de ces 40 dernières années. Que diriez-vous à un étranger qui ne connaît rien de la production littéraire du pays ?
 
Malhereusement, la barrière de la langue et sans doute d’autres facteurs n’ont pas permis jusqu’ à maintenant la diffusion d’un grand nombre de romans grecs très importants au sein du public étranger. Les choix  par les maisons d'édition françaises, qui généralement n’ont pas des personnes en charge qui maitrisent  le grec, sont souvent faits sur la base des relations sociales et non pas avec des critères de qualité. D’où un déficit permanent pour ce qui est de la meilleure connaissance de la Grèce actuelle, déficit que la littérature sait guerir avec ses propres forces. A propos, permettez-moi de remercier publiquement mon éditrice Emmanuelle Collas, connaisseur du grec, qui a lu mon dernier livre et a décidé de le publier. Je ne la connaissais avant en personne, ni elle, ni mon traducteur Loic Marcou que je tiens également à  remercier.
Mais indépendamment de la crise, la littérature grecque contemporaine n’a rien à « envier » à la littérature d'autres pays. La Grèce n’est pas seulement le pays de la mer et du soleil,  ceci est une grosse erreur. La littérature de qualité aidera les lecteurs étrangers à déchiffrer un paysage estival autrement, à découvrir une autre beauté et à rencontrer les gens eux-mêmes.
 
Votre terre natale, Crète, possède une place centrale dans votre œuvre. ( à titre indicatif « Ismail Ferik Pasha », « Siècle des labyrinthes », « Eaux  silencieuses et profondes »). Que retenez-vous aujourd’hui de l’île de votre enfance ?
 
L’enfance rassemble à un disque dur, sur lequel toutes les nouvelles entrées se trouvent inscrites. Notre enfance nous donne notre première identité, notre identité originale,  qui peut bien sûr changer au fil du temps. Crète m'a offert le souffle de la vie et de la joie, mais elle m'a aussi donné beaucoup de gifles. En  passant à l’âge adulte, je devais résoudre cette contradiction. Nous les écrivains, nous réfléchissons à travers  l'écriture de nos livres. Autrement dit, la composition d’une fiction nous permet de parler des choses dont on n’a jamais parlé  auparavant, de poser des questions sur les secrets, de regarder derrière la surface des choses. Chaque livre nous fait un petit don, à savoir il nous permet de mettre un ordre provisoire au chaos. Nous y « sortons » autres après l’écriture d’un livre entendu, surtout lorsque nous sommes courageux et honnêtes avec notre thème. Je dirais donc que dans chacun de mes sept romans, la Crète reste présente d’une manière ou d’une autre, pas comme une réminiscence nostalgique, mais plutôt comme une question. Cela se voit clairement dans «  L’Ultime Humiliation » aussi qui se déroule à Athènes pendant l’une des plus féroces nuits de la crise. Dans mon histoire, la mère d'un jeune néo-nazi est issue d'un village montagnard de Crète, brûlé par les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Là on voit une relation «mère – fils» qui est problématique et c’est n’est pas la seule dans ce roman - le fils d'une autre femme est un anarchiste.
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De l’autre côté, Athènes est la ville de votre âge adulte  et  de votre maturation  politique et reste une référence importante dans votre œuvre. Dans l’Ultime Humiliation, la capitale grecque devient la scène d'une tragédie moderne. Comment voyez-vous l’Athènes de la crise ? Est-ce que la ville a aussi un autre visage ?
 
Si la Crète appartient à ma période préhistorique, Athènes marque mon passage à l’ère de l’histoire. C’est ici que j’ai vécu la dictature pendant  mes études et quelques années plus tard et c’est encore ici que je me suis retrouvé depuis 2003. Entre temps, j’ai passé deux décennies fructueuses à Patras avec mon mari et c’est dans cette ville que j’ai commencé à écrire de la fiction. J’ai donc rencontré Athènes en deux périodes très difficiles, marquées par la violence, avec les manifestations, la mort et la destruction. Cependant, pendant ces temps difficiles, Athènes gardait toujours sa propre beauté, une beauté incroyable qui émergeait même des images laides car même celles-ci disposent de leur propre beauté. Bref, je n’ai jamais arrêté d’apercevoir Athènes comme un énorme champ de sentiments et de réflexions. Je tiens à souligner aussi qu’Athènes pour moi est un lieu difficile, peut-être plus difficile que tout autre lieu en Grèce. C’est une ville qui porte un lourd fardeau symbolique, indépendamment de la réalité contemporaine : c’est la cité - État qui a inventé la démocratie et le théâtre. C’est la ville (polis) qui a donné la règle anthropocentrique aux œuvres artistiques. Athènes porte, par conséquent, l'aura du mythe et de l'histoire. Un écrivain ne peut pas facilement contourner ces éléments, même si on peut toujours faire nos choix.
 
Dans vos romans et vos entretiens, vous n’évitez pas des références (directes ou indirectes) à la situation politique. J’ai l’impression que vos références sont liées à vos expériences personnelles (votre engagement à la gauche, la génération de l’École Polytechnique etc.). Est-ce que vous êtes d'accord avec Jorge Luis Borges qui affirme essentiellement que toute la littérature est essentiellement autobiographique? Quelle est la « clé » pour qu’une « autobiographie » puisse concerner également d'autres personnes ?
 
Il ne faut pas mêler les interviews d’un auteur avec ses romans. Ce sont deux manières d’expression complètement différentes. Dans les interviews on parle plus directement, plus ouvertement et on peut faire référence à des situations ou à des problèmes de notre pays et la Grèce d’aujourd’hui offre sur ce dernier point un terrain très propice. Les questions ne se posent pas par l'auteur mais par le journaliste. Et l'auteur doit, je pense, avoir le courage de répondre aux questions posées pour honorer son interlocuteur. Peut être le magnifique Borges a raison, lorsqu' il affirme que la littérature (et l’autobiographie) est la sortie de nous-mêmes, est l'art du déguisement par excellence. La littérature, et plus particulièrement le roman , donne à l'auteur l'occasion de parler de lui-même (expériences, sentiments, pensées, questions, etc.) par le biais de  la vie  des autres, des personnes contemporaines ou d’autres temps, réelles ou inventées. Il lui donne l’opportunité de voir la vie humaine  à travers multiples optiques en même temps, essayer de comprendre le mal et de se rebeller contre lui. La « clé » est probablement le savoir-faire de l'auteur, la qualité littéraire de son œuvre qui peut faire le lecteur se sentir un peu différent après la lecture, comme l’auteur qui se sent toujours un peu différent après avoir fini un livre.
  
* Interview accordée à Magdalini Varoucha
 
 
 

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