hatzopThanassis  Hatzopoulos est né à Aliveri (Eubée) en 1961. Après des études de medecine à l’Université d’Athènes, il s’est specialisé en pedopsychiatrie et il est psychanalyste, membre de la Société de Psychanalyse Freudienne (SPF) et de l’International Winnicott Association (IWA). En 2014 il a été nommé par la Republique Française Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Sa poésie a été publiée dans les recueils suivants: De leur propre corps (1986), La Dormition (1988), Le sans lumière (1990), Depuis l’origine de la rosée (1991), Le mort de même sang (1994) , Place au soleil (1996), Presque present (1997), Canon (1998), Cellule (2000) [Prix Max Jacob étranger 2013], Complexes et Germains (2003), No humans’ land (reference) (2005), Lettres pour mosaique (2006), Passage (2007), Métope (2007) et Face à la terre (2012).

L’ensemble de son oeuvre poétique a été couronné par le Prix de la poésie de l’Academie d’Athènes (Fondation Petros Harris 2013). Il a aussi publié Verbes pour la rose, esquisse d’une poétique (1997) qui reçu en Espagne le Prix National pour la traduction, Anagrammes en silence, essais de poetique (2002), une anthologie du Journal de George Seferis “Jours” sous le titre Question de lumière (1995) et une anthologie de l’oeuvre de Karyotakis sous le titre Comme un bouquet de roses (2002). En 2004 il a publié un conte pour enfants, avec des images du peintre Michel Manousakis: Une tout petite boite en bois. Il a écrit aussi des essais sur la littérature, publiés dans des revues et journaux. Son premier recit Les oubliés a été publié en 2014.

Il a traduit P.J. Jouve, R. Char (Feuillets d’Hypnos), J. Supervielle, P. Claudel (Cent phrases pour eventails), E. M. Cioran (Le mauvais Démiurge), M. Tournier (Le coq de bruyère), Ph. Jaccottet (Poésie 1946-1967), P. Valèry (La crise de l’esprit), Chateaubriand (René), Y. Bonnefoy (La presence et l’image et autres essais), André du Bouchet, J. Dupin, V. Woolf (Orlando). En 2016 une anthologie de l’oeuvre poetique d’Yves Bonnefoy va être publié sous le titre A la recherche de lieu (Kichli). Il a aussi traduit des livres de psychanalyse (D.W. Winnicott, Hanna Segal et Otto Rank) et il a dirigé chez les éditions Metaihmio une collection des livres de psychanalyse (S. Freud, M. Klein, M. Mannoni, Fr. Perier, Wl. Granoff, P. Gyuomard) et il continue chez les editions Gavrielides.

Thanassis Hatzopoulos vit et travaille à Athènes. Il nous a parlé* des liens qui unissent l’art et la psychanalyse, des profits thérapeutiques de l’art et de la façon dont il s’oscille entre ses champs d’activité: la psychanalyse, la poésie et la traduction. 

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Quel dialogue peut-on établir entre l’art et la psychanalyse ?

Le dialogue entre l’art et la psychanalyse existe dès les premiers pas du fondement de celle-ci. Il serait donc redondant de lister tant les recherches de Freud sur la tragédie ou sur Leonardo da Vinci, que celles entreprises par ses successeurs jusqu’à aujourd’hui: des lectures de Lacan sur Marguerite Duras et James Joyce, des références de Winnicott sur Hamlet, et tant d’autres. De plus, aucune forme d’art, même là où cela n’est pas du tout apparent, n’a ignoré la psychologie, qu’il s’agisse de celle des héros de la littérature, en commençant par Homère, ou de l’expression des sentiments où s’impose la musique ou chaque figure de représentation qui cherche à transmettre le sensuel et le fondement sentimental de la vie dans le cadre d’un art qui va de la sculpture à la danse. Les échanges entre les deux champs se poursuivent heureusement, avec un puisage réciproque, qui est bon pour les deux. Ce dialogue a débloqué des créateurs importants, de Beckett à Perec, qui ont suivi une telle thérapie.

Le profit pour la psychanalyse d’une telle rencontre est assurément sans égal. Ce n’est pas un hasard si Freud et Lacan conseillaient aux jeunes psychanalystes de lire, pendant leur formation, beaucoup plus de textes de littérature que de psychanalyse. L’art lui-même est un réservoir sans fin de l’expression humaine. Il a inclus, et continue à contenir, toute version éventuelle de la condition humaine.

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Est-ce que l’art est en mesure de fonctionner de façon thérapeutique comme une sorte de refuge ?

Le premier, ou l’un des premiers, qui a articulé une relation nette entre thérapie et art, est Aristote. Dans sa Poétique, il fournit d’ailleurs une définition classique de la tragédie dans laquelle il parle de cette relation et établit ses fondements. La question de ce rapprochement remonte donc très loin dans le passé, là et lorsque les humains, du moins certains d’entre eux, ont pensé et réfléchi sans préjugés à leur condition avec un esprit d’explorateur et de pionnier. De ce point de vue, l’art peut être quelque chose de plus qu’ « une sorte de refuge ». Il s’aventure plus loin en posant des questions et en cherchant des réponses de plus en plus profondes, dans un voyage dont le but n’est pas seulement de protéger et de soulager. Pour comprendre cela il faut être disposé à faire le voyage proposé par un poème, un livre, un tableau, une musique, une représentation de théâtre ou un film. Disposé à écouter l’appel de l’œuvre d’art et ne pas le réduire à ses mesures, ne pas le limiter. Cette limitation apparaît dans l’exercice de la critique, qui est une lecture publique, ou dans des commentaires sur internet. Mais cela se passe aussi entre les patients et les psychanalystes : méthode et lecture peuvent mener aussi loin que possible. Cela dépend de chaque sujet. Je pense notamment à la littérature et à la psychanalyse qui ont déjà emmené de nombreuses personnalités dans des endroits très lointains et profonds, à la recherche de l’inconnu qui les habite, et qui loge en chacun de nous. Malheureusement, à notre époque, les gens réduisent la valeur des textes et des « outils » dont ils disposent afin de penser tant le présent que le passé, aussi bien que leur soi.    

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Vous êtes psychanalyste, poète et traducteur. Comment réussissez-vous à bouger entre ces trois champs d’activité ?

Certainement, l’acte clinique me préoccupe beaucoup et prend la plus grande part de mon temps. La traduction aussi, car je suis responsable d’édition et directeur d’une série de livres de psychanalyse chez Gavrielides et la majorité de ces livres sont des traductions. Mais, quand quelque chose demande instamment à être écrit, alors toutes les activités se rangent sur le côté. Dans les entractes de ma pratique clinique il m’est possible de trouver de l’espace pour l’écriture. Cela ne signifie pas que je poursuis l’écriture, mais que je lui laisse l’espace intérieur pour nous rencontrer, quand la condition est mûrie et que notre rencontre est devenue nécessaire. C’est comme ça que j’ai écrit les deux récits qui ont été publiés en 2014 sous le titre « Les oubliés ». Je cite la prose car elle a des exigences différentes de celles de la poésie en ce qui concerne le temps de l’horloge, et il en va de même pour les essais. Bien sûr une telle organisation n’est pas facile quand l’un bouscule l’autre, mais finalement, pour moi, le passage de l’un à l’autre est devenu quelque chose d’évident. Je crois de plus que, au-delà des limitations du temps, ces activités sont solidaires, à la manière d’un support, comme s’il s’agissait des versions et expressions différentes d’une même strate. Les flux changent, les sorties aussi sur les rives. Elles sont comme le Nil de ma vie, avec ses embarcations qui, à vitesses différentes, m’amènent à des sites divers, à des destinations multiples. Et, en parlant de destinations, j’ai l’impression que ces activités ont été et restent pour moi les destinations de ma vie, non dans le sens d’un destin, mais dans le sens où, au travers de tout cela, je me trouve dans ce que je suis moi-même, seul ou avec les autres. Ce sont des destinations de vie et de cohabitation avec les lecteurs, avec les écrivains, ou avec les patients, mais essentiellement avec moi-même. 

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Quelles sont les lectures préférées du poète Th. Hatzopoulos ?

Les lectures et leurs mouvements changent beaucoup à travers les années. Sans doute y-a-t-il des écrivains qu’on visite une fois pour toutes. On n’a rien de plus à partager avec eux. Mais il y en a d’autres qui m’ont préoccupé et continuent à m’éclairer sans cesse de leurs lumières. Il y a des fois où je crois en avoir fini avec certaines visites, mais le hasard me force à une rencontre de plus, que je présuppose ennuyante comme ces visites à des parents avec lesquels nous répétons des histoires connues et usées, mais qui, finalement, m’ouvre à des dimensions que j’ignorais. Cela rappelle ce que j’ai dit auparavant à propos de la critique. Seule la maturité nous permet de découvrir des œuvres dans leur profondeur. La lecture devient donc un exercice de connaissance et de re-connaissance à travers le travail de la lecture et, heureusement, cela n’en finit pas. D’ailleurs l’étymologie du mot lecture en grec « ana-gnosi » « parle » d’une expérience de renouvellement de la connaissance faite en lisant. Peut-être n’est-ce que cela qui a conduit les grecs à nommer de telle façon la lecture. Une expérience qui a “à faire” avec le lecteur. C’est le lecteur qui choisit les livres qu’il va lire. De ce point de vue mes traductions et mes essais, que j’espère rassembler dans un livre, compte tenu de leur nombre qui augmente, donnent la mesure de mes choix, de Seféris à Eggonopoulos, de Jaccottet à Char, de Sikélianos à Karyotakis, de Bonnefoy à Claudel et Mitsakis. Bien sûr il y a une série de poètes et prosateurs qui n’ont pas occupé mon attention publiquement, de Solomos à Vizyinos, de Zembald à T. S. Eliot ou Flaubert et de Rilke à Hölderlin, Auden et Papadiamantis, mais qui me consolent de temps à autre quand l’époque s’obscurcit. Et dernièrement, tant en Grèce que dans le monde entier, l’obscurité grandit et je me retiens à ces racines aussi intensément que possible. Si l’on ajoute à cela les textes des poètes grecs tragiques et la Bible, qui m’a beaucoup influencé pendant mon enfance et mon adolescence, nous nous trouvons devant un spectre visible de dialogues. Reste qu’il existe toujours un spectre invisible, radiation ultraviolette que nous ne pouvons discerner à l’œil nu. Un grand nombre de lectures a à faire avec ce spectre, que nous ne pouvons pas appréhender.      

* Entretien accordé à Maria Oksouzoglou