Athéna Skoulariki est maître de conférences au Département de sociologie de l’Université de Crète. Elle se spécialise dans les domaines de l’étude du nationalisme et de l’analyse du discours.

Diplômée de la Faculté de Philosophie de l’Université d’Athènes, elle a terminé ses études supérieures en Médias et Communication à l’Université de Paris 2 (Panthéon-Assas) où elle a obtenu son doctorat (PhD) en 2005. Le sujet de sa thèse était: « Au nom de la nation : le discours public en Grèce sur la question macédonienne et le rôle des médias (1991-1995) ». Elle a également suivi des cours d’histoire des Balkans et d’études sur l’ethnicité à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’INALCO (Paris).

De 2010 à 2014, Athéna Skoulariki a été membre de la Mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à Skopje.

Ses publications incluent des articles de recherche autour des questions telles que : la question macédonienne, le discours nationaliste en Grèce, les identités ethniques dans les Balkans et les préjugés contre les groupes minoritaires. En 2009, elle a co-édité avec Miltos Pavlou le livre “Migrants et Minorités: Discours et Politiques” (en grec).

GrèceHebdo* s’est adressé à Athéna Skoulariki afin de mieux cerner quelques aspects de l’accord signé dimanche 17 juin, sur les rives du lac de Prespa,  entre Athènes et Skopje.  

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Prespes, Aghios Ahilleios, Psarades.

Au bout de 27 ans, un accord a été trouvé entre la Grèce et l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM).  Pourriez-vous nous donner votre avis sur cet accord ?

Après 27 années de crise et de négociations infructueuses, le fait que les deux gouvernements réussissent à trouver un compromis est déjà un acquis, indépendamment de son issue. L’accord signé aux lacs de Prespa satisfait une grande partie des revendications réciproques des deux pays, tandis qu’en même temps, chacun d’eux doit consentir à la reconnaissance des sensibilités nationales de l’autre.

La République de la Macédoine du Nord (pour employer la nouvelle appellation), reconnaît que son nom doit refléter la distinction entre son territoire et la région grecque de la Macédoine. Elle accepte aussi que ce nom doit être erga omnes, c’est-à-dire pour tous les usages : domestique, bilatéral et international. La Grèce, de sa part, accepte la langue et la nationalité macédoniennes (pour les « citoyens de la République de la Macédoine du Nord »), avec l’indication qu’il s’agit d’une langue et d’une culture slave, qui est distincte de l’héritage historique grec ancien. Sur ce point s’expriment les réactions les plus sérieuses en Grèce, non seulement par les milieux nationalistes, mais aussi par l’opposition de droite (Néa Démocratia), du centre (KINAL) et même du Parti Communiste.  

Le fait que la Macédoine du Nord doit passer des amendements constitutionnels pour changer son nom et abolir toute référence qui pourrait laisser entendre qu’il y a des revendications « irrédentistes » contre la Grèce est une garantie supplémentaire pour le côté grec, mais représente évidemment une épreuve difficile pour le gouvernement de Zoran Zaev. Le fait que la Grèce doit ratifier l’accord après cet amendement constitutionnel, est aussi un défi pour le pays voisin.

Mais avant tout, le changement du nom doit être approuvé par référendum, et ceci est le point le plus incertain du processus. Zaev se montre optimiste, mais tout dépend de la conjoncture. Il faut rendre compte d’une part de la réaction du Président de la République Gjorge Ivanov, de l’opposition, et d’une opinion publique divisée devant la perspective d’un changement du nom national, et d’autre part du soutien des Albanais du pays (25% de la population) et de tous les citoyens qui aspirent à la fin d’une dispute qui mine l’intégration du pays dans l’Union Européenne.

Tsipras Zaef prespes gefyraAlexis Tsipras et Zoran Zaev à Prespes, dimanche 17 juin 2018.

Quelles sont les principales raisons pour lesquelles une solution n’a pas été trouvée pendant 27 ans ?

La première raison réside dans le fait  qu’après l’indépendance de l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine en 1991,  la Grèce a modifié sa position sur la question macédonienne. Jusqu’à ce moment précis, la diplomatie grecque s’inquiétait des revendications minoritaires du pays voisin, mais acceptait la répartition (dès 1913) de la région macédonienne en trois parties (Macédoine grecque, Macédoine yougoslave et Macédoine bulgare). Or, en 1992 le ministre des Affaires Etrangères Antonis Samaras, sous le gouvernement de Konstantinos Mitsotakis, a imposé une politique intransigeante qui mettait l’accent sur la question de l’appellation et de l’héritage ancien, tout en s’opposant à l’emploi du nom Macédoine par le pays voisin. Cette exigence était irréaliste, vue que cette République était fondée en 1945 et que la conscience nationale macédonienne était déjà bien consolidée.

Les arguments grecs, centrés sur l’Antiquité, étaient incompréhensibles au niveau international et la Grèce s’est vite trouvée isolée sur cette question. Pour sortir de l’impasse, après 1995, tous les gouvernements grecs négociaient une appellation composite. Or, l’autre côté n’était pas prêt non plus à accepter un compromis.

Après le « véto » grec à l’admission du pays à l’OTAN en 2008 tant qu’il n’y avait pas d’accord sur le nom, le gouvernement de Nikola Gruevski s’est lancé dans une campagne nationaliste en se réclamant d’une continuité historique avec les Anciens Macédoniens. Il a érigé les statues gigantesques d’Alexandre le Grand et de Philippe II à Skopje et s’est montré intransigeant dans les pourparlers à l’ONU. La société cependant a réagi à la politique de l’ « antiquisation », ainsi qu’aux pratiques autoritaires du « régime Gruevski ».

La chute de son gouvernement et la bonne volonté du gouvernement Zaev à résoudre enfin la question du nom, afin de relancer la candidature de son pays à l’OTAN et à l’UE, a donné au gouvernement grec de Tsipras l’occasion d’initier des négociations directes pour trouver un compromis. Le fait qu’il s’agit de deux partis politiques de gauche, soutenant des positions anti-nationalistes, fut évidemment un facteur déterminant.

Lion hunt mosaic from Pella
Alexandre le Grand et son ami Cratère: chasse au lion sur une mosaïque de Pella, IV esiècle av. J.-C. 
 
Si enfin l’accord est ratifié par tous les côtés, quel pourrait être l’impact sur le plan géopolitique ?

Si tel est le cas, les relations bilatérales vont être normalisées et stabilisées. La Grèce est déjà l’un des plus importants investisseurs en Macédoine du Nord. Les échanges commerciaux et le tourisme vont être facilités davantage. L’adhésion du pays à l’OTAN (puisque celle-ci est la volonté de la grande majorité des citoyens) et l’ouverture des négociations pour son adhésion à l’UE vont contribuer à la stabilité interne de la Macédoine du Nord, à l’apaisement des pressions nationalistes venant de la communauté albanaise du pays, au développement économique et à l’accroissement de la coopération régionale. Malgré la crise du projet Européen au cours des dernières décennies et les soucis concernant l’État de droit et la corruption dans certains pays, l’adhésion des pays des Balkans de l’Ouest à l’UE doit avancer. La région du Sud-Est Européen doit être un espace intégré, et non pas divisé en petits états fragiles et antagonistes entre eux.

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“La chaise vide”, 1992.  Peinture de Kostas Charalambidis (1946-), avec des titres de journaux grecs sur la question macédonienne. 

Vous avez étudié, entre autres, les caractéristiques du discours politique en Grèce par rapport à la question macédonienne, dans la période 1991-1995. Quels sont les points de rupture et les continuités par rapport au discours public en Grèce aujourd’hui ?

Les lieux communs sur la question macédonienne (partant du stipulât qu’ « Il n’y a qu’une seule Macédoine et elle est grecque ») restent malheureusement intacts pour la plupart des Grecs, et ceci explique les réactions négatives au moment de l’annonce de l’accord. L’opposition de droite a choisi à suivre la ligne la plus dure contre l’accord en adoptant une rhétorique alarmiste qui reprend tous les stéréotypes du discours nationaliste au sujet de la Macédoine. Les mouvements de l’extrême droite ne font que surenchérir dans la même direction.

Par conséquent, dans le discours public, les positions intransigeantes sont majoritaires, basées sur des arguments qui n’ont rien à voir avec les analyses des spécialistes, des chercheurs et des historiens aux Universités. La différence par rapport au passé est que les positions modérées, voire critiques vis-à-vis du discours nationaliste, sont bien présentes dans les médias – plutôt sur la presse écrite, la radio et l’internet que sur la télévision, qui privilégie la rhétorique sensationnelle et affective.

En somme, malgré l’ouverture du débat, les positions des partis politiques ont un impact considérable sur le discours médiatique et par extension sur les partis pris de l’opinion publique. C’est un cercle vicieux, car les partis politiques adaptent leur position aux sondages, mais c’est leur propre discours qui forme en grande mesure l’opinion des citoyens.

* Interview accordée à Magdalini Varoucha
 
 
M.V.

 

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