Leonidas source Ludlow FB

Réalisateur et comédien grec, Leonidas Vardaros est né à Ikaria en 1950. Il a fait des études de  théâtre et cinéma à Athènes et a travaillé en tant que comédien avec divers groupes théâtraux pionniers ainsi qu'avec des théâtres municipaux et nationaux. Leonidas Vardaros a réalisé plusieurs documentaires culturels et historiques avec un intérêt particulier pour les mouvements nationaux et sociaux, ainsi qu'une série de films culturels pour les enfants.

Parmi ses films on retient les titres : Le centenaire de l’union des acteurs grecs  [100 xronia SEI] (2017), Ludlow, le rôle des Grecs dans la guerre du charbon (2016), Lieux d’exile et de mémoire historique (série-documentaires), 2008, Nous tous, patron [Ouloi emeis efenti]  (long métrage) 1998, Le doulos  [O hafies], (court métrage), 1984.

GrèceHebdo* a interviewé Vardaros à propos de ses deux derniers documentaires.  « Ludlow » se réfère à l’histoire de la grande grève des mineurs sur le site du Colorado (1913-1914) et le rôle joué par des travailleurs grecs (notamment de Louis Tikas ) dans l’une des plus violentes luttes des travailleurs dans l’histoire des États-Unis. En septembre 1913, les 1100 mineurs de la Colorado Fuel and Iron Corporation, détenue par la famille Rockefeller, se mirent en grève.

Après plusieurs mois de grève et des batailles armées, le massacre des mineurs le 20 avril 1914 a laissé ses traces à jamais dans l’histoire des États-Unis.  Le documentaire « Ludlow » de Vardaros  a été sélectionné comme "meilleur film dans la section Enregistrements de mémoire" du 18ème Festival de documentaires de Thessalonique et a reçu le "Prix des valeurs humaines" du Parlement hellénique.

Le documentaire de Vardaros sur l’union des acteurs grecs (SEI),  sorti en 2017, raconte l’histoire d’une des plus vieilles associations de travailleurs en Grèce, fondée le 17 avril 1917 à Athènes.

strikers tent colony 1914

Pourquoi avez-vous fait un documentaire sur la grève de Ludlow? Pourquoi en parlons-nous aujourd'hui ?

Je me considère chanceux parce que j'ai toujours traité de questions liées à mon idéologie: j'ai fait des films sur la guerre civile, l'exil, le mouvement syndical dans notre pays, etc. Donc l'histoire de la grève de Ludlow était un sujet qui m’a préoccupé  depuis longtemps.

L’histoire du documentaire a commencé à propos d’un groupe d'étudiants politisés et militants qui ont vécu en Amérique pendant la dictature des colonels. J’ai pensé tourner un film sur leur vie là-bas et la création de l'association  Apostolis Berdempes   (le nom d'un compagnon qui a quitté la vie au début de la trentaine). Quand ils sont allés dans ce but en Amérique, ils ont constaté qu'il y a une grande quantité d’archives sur l'activité de l'hellénisme et les immigrants grecs aux États-Unis au 19ème siècle. Alors, ils ont commencé à recueillir le matériel et ils ont créé une oeuvre pour la période entre les deux guerres, en particulier le radicalisme grec américain, les communistes grecs d'Amérique, qui, jusqu'au moment de McCarthy, ont été très actifs. Le résultat de cette recherche fut le documentaire "Taxisynideisia " de Kostas Vakkas.

Puis ils sont venus me trouver pour faire le deuxième documentaire, "Ludlow, les Grecs dans les guerres de charbon" qui se réfère à la première période, de la fin du 19ème au début du 20ème siècle.

mines 1909
Dans les mines de Ludlow, 1909. 

De quoi parle le documentaire ?

Ce documentaire fait référence à une grève importante qui a commencé en 1913 dans une mine de charbon sous le contrôle de Rockefeller. Le massacre a eu lieu à Pâques en 1914, et le documentaire a été tourné à l'occasion du centenaire de l'événement.

J'étais très intéressé par le fait que bien que l'état grec parlait toujours de «la grande époque migratoire»,  beaucoup de drames personnels et de contradictions de classe restaient à l’ombre. Ce n'est que plus tard que nous avons réalisé que la réalité était bien différente, dans la mesure où les Anglo-Saxons classaient dans la même catégorie les Noirs, les chiens et les «sales grecs». En outre, ce qui est plutôt inconnu, c'est que les syndicats aux États-Unis, à ce moment précis étaient très conservateurs, et n'acceptaient pas les immigrés  comme membres de leurs syndicats.

Cependant, il y avait un syndicat à Ludlow qui n'a pas fixé de telles restrictions et dans lequel étaient écrits les  grecs de la mine de charbon, dirigée par Louis Tikas.

Louis Tikas COLLAGE
Louis Tikas, né Elias Spantidakis (Crète, 1886 - Ludlow, 20 avril 1914).

Quelles étaient les principales exigences de la grève de Ludlow ?

La grève a été centrée sur la reconnaissance de cette union et a duré 3-4 mois. Il convient de noter que l’emploi du charbonnage suivait la tactique suivante: la compagnie groupait les diverses ethnies distinctes, et il était donc difficile pour tous ces travailleurs, qui parlent des langues différentes et peu ou pas d'anglais, d'entrer en contact les uns avec les autres et s’organiser.

Surtout pour les immigrés grecs, comme l'a souligné dans le documentaire Dan Georgakas  [poète et historien greco-américain], il n’y avait pas de tradition de gauche dans le commerce au début du 20ème siècle (concepts de la lutte des classes, etc.), seule la libération nationale, comme dans la patrie.

mules
Transport de charbon avec des mules.

Comment la grève s’est transformée en une révolte contre le patronat ?

En mars 1914, les travailleurs en grève sont entrés en confrontation avec la milice qui avait été envoyé pour réprimer la grève. La confrontation s’accompagne de l’assassinat de Louis Tikas alors que des familles entières qui vivaient sur le site de la mine ont brûlé, des femmes et des enfants ont été tragiquement tués... Environ 500 travailleurs ont pris part à la grève et il y eu a peu près 20 ouvriers morts (la plupart des femmes et des enfants).

Après ce massacre, les travailleurs se sont révoltés. Les ouvriers crétois de Ludlow (les compagnons aussi du crétois Tikas) avaient l'expérience de guerre dans le cadre de la guerre de libération nationale en Grèce. Donc, à Ludlow, avec les Italiens, ils ont réussi à prendre le contrôle des mines. Le soulèvement généralisé a conduit à l’occupation d’une grande surface (à peu près la taille de Péloponnèse) et à l’explosion de certaines mines. Ils ont pris le contrôle d'autres villes et ont fait fuir la garde nationale. Après les interventions de Rockefeller, l'armée américaine officielle a été envoyée à Ludlow pour vérifier l’évolution de la situation. Cependant, pendant dix jours, les travailleurs de Ludlow ont contrôlé le Colorado, une région énorme. Au cours de cette période de dix jours, plus de 100 miliciens ont été tués.

Ceci est considéré comme l'une des histoires les plus sanglantes du mouvement ouvrier en Amérique et est connu comme le massacre de Ludlow. Pendant de nombreuses décennies, Rockefeller avait tenté, grâce à un financement trèsélevé, de dissimuler les faits et de ne pas leur donner beaucoup de publicité. Maintenant, tout cela refait surface et on trouve des historiens dans les universités qui parlent de cette période méconnue.

 Armed miners participating in the 1914 Ludlow strike Photo Survey Associates Inc. II
Les mineurs armés participant à la grève de Ludlow en 1914.

Mais cette conjoncture ouvrière n'est  connue ni en Grèce.

En ce qui concerne la Grèce, Ludlow n'était pas particulièrement connu à cause de ce que j'ai dit plus haut: le récit dominant sur l'immigration grecque voulait que les Grecs d'Amérique avancent, travaillent, prospèrent. L'histoire de l'exploitation et une grande grève du travail sanglante ne faisait pas rime avec ce récit,  elle restait donc dans l'obscurité.

Peut-être parce que cette histoire donnerait-elle un alibi aux luttes ouvrières en Grèce ?

Oui bien sûr.

Qu'est-ce que les travailleurs ont gagné par la grève ?

À ce moment là, rien, car ils ont été vaincus. Cependant, il a joué un rôle dans de futures revendications / promesses, de nouvelles lois, etc.

tikas funeral
Les funerailles de Louis Tikas, 29 avril 1914, Trinidad, Colorado  (source: Denver Public Library, Western History Collection).

Quelle a été la réception du film en Amérique ?

Il a été présenté à New York lors d'un festival ouvrier.

Comment le film a-t-il été reçu par la communauté grecque en Amérique ?

La communauté n'est pas homogène et beaucoup de membres de cette communauté disposent d’attitudes politiques conservatrices. Par conséquent, les réactions ont été variées.

Mis à part l'émergence d'une histoire inconnue, quelle valeur a le film pour vous personnellement aujourd'hui ?

Maintenant qu'il y a des travailleurs étrangers réfugiés en Grèce, il est important que nous ayons une clairvoyance pour garder notre humanité à un moment où, malheureusement, le fascisme fait sa réapparition.

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Nous passons maintenant à une autre de vos œuvres, récente, liée aux luttes ouvrières en Grèce. Le film «Le centenaire de l’union des acteurs grecs», tourné en 2017, retrace l'histoire de l'une des associations les plus anciennes de la Grèce. Quelle est l'histoire de l’Union des Acteurs grecs, qu'est-ce que vous en tirez ?

Dans ce documentaire, ce que je retiens (puisqu’une partie de ces 100 ans, je l'ai vécue) est que l'histoire se répète. Les problèmes que les acteurs avaient il y a 100 ans, la période fondatrice de la GSEE (Confédération générale des travailleurs grecs) sont équivalents à ceux d’aujourd'hui.

Les raisons pour lesquelles les acteurs ont fondé une association en 1917, à la suite de la Révolution d'octobre, était de lutter contre l'exploitation des employeurs et la privation de plaisir physique et moral de leur travail, comme le révèle  caractéristiquement leur déclaration fondatrice. Malheureusement, les causes qui ont mené à la formation de leur association, il y a 100 ans, n'ont pas disparu même aujourd'hui. En d'autres termes: 100 ans les acteurs luttent pour convaincre leurs employeurs que leur travail doit être récompensé, et aujourd'hui à nouveau la même demande. L'histoire ses répète.

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Pourquoi les régimes autoritaires (la dictature de Metaxa et la dictature des colonels) ont-ils mis l’Union des acteurs (SEI) hors la loi ?

Parce que les luttes menées par les acteurs étaient parallèles aux luttes des autres travailleurs, ils n'étaient pas séparés. Et nous avons toujours eu le soutien du mouvement ouvrier, surtout à l'époque de la résistance nationale, lorsque l'écrasante majorité des acteurs et des artistes a pris part à la résistance au  antinazie, phénomène unique en Europe.

Comment expliquez-vous cela? Pourquoi est-ce que cela est arrivé en Grèce ?

Il est vrai que beaucoup de protagonistes du théâtre participèrent à la résistance nationale et plus tard à la lutte de l'armée démocratique et certains d'entre eux restèrent pour toujours en Union Soviétique, comme Antonis Giannidis. La plupart de ceux qui ont pris part à la résistance nationale ont ensuite été retrouvés exilés. Nous avons la chance de rencontrer ces personnes, comme Aleka PaiziManos KatrakisTzavalas Karousos  etc.

Donc l'histoire de l'Union pour vous, ce sont ces gens ?

Oui, tous ceux qui ont été à la pointe des revendications sociales et collectives, les moments les plus difficiles de l'histoire grecque.

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Plus généralement, malgré la crise, de nombreux documentaires sont tournés en Grèce, il y a beaucoup de films, de nombreux théâtres. Comment l'expliquez-vous ?

Il ne fait guère doute  qu'aujourd'hui, la jeune génération a commencé à se tourner vers les problèmes de l'histoire et les problèmes de la vie quotidienne, alors qu'au cours des dernières années, elle a davantage abordé des problèmes personnels et psychologiques. Et malgré le fait que peu d’argent est dépensé pendant  la crise, d'une part les moyens techniques facilitent les productions abordables, et d'autre part les jeunes gens ont aujourd'hui un plus grand besoin de s'exprimer. La même chose vaut pour le théâtre.

Sur quel autre projet voulez-vous travailler, que faites-vous d'autre ?

C’est vrai que je n'arrête pas – les questions  liées aux luttes et à l'histoire de ce peuple sont toujours intéressantes. Je prépare actuellement un film sur la lutte antifasciste au Moyen-Orient, quelque chose que je travaille depuis 20 ans.

Sur quoi est basée cette recherche ?

La vérité est que la plupart des protagonistes ne  sont plus entre nous. Le chef de ce mouvement, Yiannis Salas, venait d'Ikaria, d'où je viens. J'ai contacté à temps des gens qui ont été protagonistes dans des événements et je cherche des fonds pour terminer ce documentaire. J'espère rattraper mon retard!

* Interview accordée à Magdalini Varoucha. Traduction du grec : Nicole Stellos | Remerciements à Georgia Tziamourani pour son aide précieuse.

LIRE PLUS: GRECEHEBDO Interview | Leda Papastefanaki : L’histoire méconnue des mines grecques : relations sociales, politiques publiques et le rôle des sociétés françaisesLouis Tikas: a Greek-American trade union hero

LUDLOW ~ Greek Americans in the Colorado Coal War 

M.V.

 

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