Le Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse accueille du 24 novembre 2017 au 25 mars 2018 l’exposition « Rituels grecs. Une expérience sensible »  labellisée «exposition d'intérêt national» par le Ministère français de la culture qui invite les visiteurs à activer leurs sens et découvrir les relations entretenues par les Grecs anciens envers leurs dieux. 

Cette exposition polysensorielle, ne s' adresse pas uniquement à notre regard. Il faut aussi la sentir, la "toucher" voire l' entendre : on peut y admirer 26 œuvres prêtées par le musée du Louvre mais aussi les prêts exceptionnels de quatre institutions et musées européens. En permettant au public de découvrir les rites religieux de la Grèce antique à travers quatre étapes importantes de la vie quotidienne des hellènes  (le mariage, le sacrifice en l’honneur des divinités, le banquet et les funérailles) le musée Saint Raymond nous propose de nous plonger dans une expérience du monde antique.

L’expo a reçu le label "Exposition d’Intérêt National", attribué par le Ministère de la Culture, qui récompense les musées développant un récit original porté par une scénographie et des dispositifs de médiation innovants.

GrèceHebdo* a interviewé Évelyne Ugaglia, Directrice du Musée Saint-Raymond, et conservateur en chef du patrimoine du Musée des Antiques de Toulouse, sur les points forts de l' exposition,  les défis propres à une telle démarche et aussi sur l'histoire des collections permanantes du Musée de Toulouse.

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Évelyne Ugaglia, Directrice du Musée Saint-Raymond

Comment les Grecs anciens vivaient-ils leur religion au quotidien ?  Quelles étaient les relations qu’ils entretenaient avec leurs dieux ?

Ces questions complexes sont mises en œuvre dans l’exposition temporaire actuelle. Elle sont le fruit d’un travail de recherche menée à l’Université Jean-Jaurès par Adeline Grand-Clément, maître de conférence, à partir de l’étude des textes et de documents anciens. En fait pour les Grecs, le monde divin était le garant de l’harmonie et de la paix. Encore, ce monde polythéiste fallait-il entrer en contact avec lui et s’adresser à lui, le prier, le remercier. Pour cela les Grecs ont institué des rituels, notamment celui de l’offrande qui va de la simple offrande physique d’eau, d’un objet ou d’un aliment, à celui beaucoup plus complexe de la Thusia, le sacrifice sanglant : l’offrande d’un animal ou des animaux immolés sur l’autel du sacrifice. Ces rituels étaient précis et spécifiques selon les événements, les divinités sollicitées. Le comité scientifique de l’exposition a fait le choix d’évoquer quatre rituels majeurs qui émaillaient la vie des Grecs : le sacrifice en général, le mariage, le symposion (la consommation rituelle du vin par les hommes à l’issue du banquet), les funérailles dans une période donnée entre le Ve et le IIIe siècle avant notre ère et essentiellement à Athènes. Ces rituels, individuels ou collectifs, semi-privés semi-publics, impliquaient le corps tout entier par l’intermédiaire de l’eau, élément purificateur par excellence, des plantes que les Grecs considéraient comme des éléments divins, qu’ils offraient, faisaient brûler, utilisaient en parfums, en onguent pour invoquer les dieux, par les ingrédients ingérés selon les rites, par la musique omniprésente dans l’éducation des Grecs comme dans les rituels. Les Anciens mettaient en œuvre des modes opératoires qui aiguisaient leur polysensorialité pour que le corps se souvienne et en garde la mémoire, pour que le collectif en soit le témoin et le garant.

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Comment est-ce que cet univers de rituels anciens devient-il une expérience compréhensible aujourd’hui ?

Nous n’avons pas la prétention de reproduire ou de restituer le monde grec antique, 2500 ans nous séparent et de nombreux filtres culturels et religieux se sont depuis interposés. Prétendre restituer le monde grec serait prétentieux et un véritable leurre. Cependant, à partir des travaux de recherches des chercheurs de l’Université, d’une spécialiste des plantes, de l’aromatologie et de la cosmétique antiques décortiquées dans les ouvrages des auteurs grecs et latins ; des travaux d’une musicologue qui travaille plus particulièrement à partir de la musique gréco-byzantine, plus proche de la musique grecque ancienne et de facteurs d’instruments grecs anciens ; des travaux de tisserandes qui utilisent des métiers à tisser traditionnels ; de chercheurs qui s’intéressent à la coloration et à la pigmentation à partir de pigments naturels, tant des tissus que des œuvres sculptées, nous proposons une approche originale et polysensorielle dans laquelle tous les sens du visiteurs sont mis en éveil pour que, comme les Grecs lors des 4 rituels abordés, leur corps se souvienne et ainsi entre dans leur mémoire une expérience sensible hors du commun !

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Pyxide attique.

Quels étaient les plus grands défis et les plus grandes difficultés de cette expo ?

Le défi majeur était : comment faire une exposition polysensorielle ? Comment être au plus près de l’Antiquité grecque sans pour autant être dans le leurre de la restitution ? Comment dans un musée où règne par excellence le primat de la vue, transcender l’interdit majeur du « ne pas toucher » et solliciter les cinq sens du visiteurs ? En faisant en sorte qui plus est que ce qu’il sentira, goûtera ou touchera ne puisse lui provoquer de réaction allergique. Ce faisant, quel choix esthétique ? Et comment intégrer des œuvres archéologiques ou artistiques sans que celles-ci soient mises trop en avant mais non plus pas trop en retrait. Sans qu’il y en ait trop et noient le propos. Trouver l’équilibre entre dispositifs sensoriels, œuvres, textes et décor ! Ce furent deux ans et demi de travail intense, en synergie entre les chercheurs, l’équipe du musée (conservation et service des publics) les scénographes (rattachées à un autre service municipal) et l’équipe technique de fabrication du musée. Une très belle aventure sans heurts, sans compromis majeurs, où chacun s’est approprié le sujet et l’a alimenté de ses apports, de son point de vue. Une expérience tout à fait nouvelle pour nous qui semble bien fonctionner et recevoir un accueil très favorable aussi bien du public que des professionnels et de la presse.
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Pourriez-nous vous présenter en quelques mots le Musée des Antiques de Toulouse ?

Le Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse est une émanation, à la fin du XIXe siècle du Musée de Toulouse constitué en 1793, au moment de la Révolution Française, à partir des saisies révolutionnaires mais aussi des vestiges des nombreux églises et couvents détruits au cours du XIXe siècle et des découvertes du site romain de Chiragan situé à 50 Kms au sud de Toulouse sur la commune de Martres-Tolosane mais dont le territoire, dans l’Antiquité, appartenait à celui de la commune de Toulouse. Depuis 1953 et la répartition des collections dans les 5 musées de la Ville, il abrite les collections se référant à la période chronologique allant de l’âge du Bronze à la fin du Haut Moyen Âge. Des collections aussi bien issues du territoire national que du pourtour du bassin méditerranéen. Depuis la fin des années 1950, il reçoit le matériel provenant des fouilles archéologiques de la commune de Toulouse voire de sa Métropole actuelle. Installé dans le bâtiment principal d’un ancien collège médiéval (alors lieu d’hébergement pour les étudiants pauvres) ses locaux sont restreints et ne sont pas suffisamment grand pour présenter une grande partie de son important fonds. Seuls 2, 5 % de la collection sont présentés. La collection permanente est exclusivement consacrée à l’histoire de Toulouse : préromaine, romaine et paléochrétienne sur 900 m² environ, sur trois niveaux, le niveau du rez-de-chaussée étant dédié à l’accueil et à la salle d’exposition temporaire.

timthumbTimbre: Toulouse, Musée historique, ancien collége St-Raymond (1409-1545).

Le 2e étage est consacré à Tolosa préromaine, romaine et paléochrétienne. En introduction, une vidéo avec beaucoup de restitution 3D explique la constitution du peuplement toulousain et les occupations de l’âge du bronze à l’époque romaine, puis un espace est dédié à la Toulouse préromaine au cœur des échanges avec le bassin méditerranéen qui implique, à l’extrême fin du 2e siècle avant notre ère, son intégration à la Provincia Transalpina, la province romaine de Transalpine qui deviendra sous Auguste, 1er empereur romain, la Narbonnaise. Au début de l’Empire, entre – 15 et + 14, pour répondre à l’économie romaine, l’habitat de hauteur est abandonné au profit de la nouvelle cité romaine installée dans la plaine sur un coude du fleuve Garonne. 

 
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Le 2e étage du musée est consacré à la Tolosa dans la province de la Narbonnaise pré-romaine & romaine
 
La nouvelle cité de 90 hectares est dotée d’un rempart honorifique de 3 km de long mais très complexe dont l’architecture serait issue des techniques grecques de construction. Elle est construite selon un plan de rues orthonormées. Des vestiges de son architecture et de la vie à la romaine sont présentées sur le reste de l’étage, avec beaucoup de maquettes pour évoquer les monuments dont de rares vestiges ont été mis au jour au cours des fouilles. La ville est construite sur la dernière terrasse de la Garonne dont le sol géologique est constitué d’argile et de galets. Même si les Romains du 1er siècle avant notre ère ont importé la technique de la terre cuite, la pierre et le marbre n’y étaient pas rares mais peu de vestiges sont parvenus jusqu’à nous. Généralement ces matériaux ont été réutilisés dans les constructions postérieures, voire, pour le marbre, transformé en chaux.
 
La Toulouse médiévale a doté ses habitats de nombreuses caves au cours des 13e et 14e siècle faisant à jamais disparaitre les vestiges plus anciens. Des œuvres, provenant soit du territoire, très vaste de la cité, soit de la Narbonnaise, permettent d’évoquer le décor des domus. Comme ce célèbre torse de Discobole, réplique romaine de l’œuvre grecque éponyme de Myron, pour lequel nous sommes en train de mettre en place une application de réalité augmentée qui, à partir de lunettes à vision 3D, permettra aux visiteurs de reconstituer l’œuvre telle qu’elle devait être. A la fin de l’antiquité, dans le courant du 5e siècle, le christianisme change la physionomie de la cité en détruisant les temples et en construisant de nombreuses églises. Ce changement radical est évoqué en particulier par une maquette de l’église Sainte-Marie-La Daurade dont le décor de niches étagées encadrées de colonnes torsadées et ornées de mosaïques à fond d’or rappelle les monuments de type ravennates (de Ravenne). Des colonnes et chapiteaux en provenant sont aussi exposés. Enfin une maquette des vestiges vraisemblablement d’un palais du Ve siècle (mis au jour à Toulouse, en bordure de Garonne, en 1988 mais détruit aussitôt) permet de comprendre la construction du rempart contre lequel il s’appuyait mais aussi d’évoquer l’arrivée des Wisigoths qui avaient fait de Tolosa leur capitale. 
 
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Les travaux d’Hercule

Au premier étage, c’est tout le décor romain époustouflant du site de Chiragan à Martres-Tolosane, à 50 km au sud de Toulouse qui est présenté. Il s’agissait vraisemblablement d’un domaine d’Etat géré par des procuratores et devenu à la fin du 3e siècle villa impériale. Une vitrine monétaire dotée d’une application numérique donne de nombreux renseignements sur les monnaies dont on peut voir le revers. Les scan 3 D des monnaies associées à des scans 3 D de portraits impériaux permet de faire des comparaisons et de comprendre comment on identifie les portraits. Elle amorce l’impressionnante galerie de portraits impériaux et privés en marbre (marbres grecs et d’Asie Mineure) qui s’échelonnent sur 4 siècles de l’Empire romain. Si surtout Auguste et Tibère représentent l’époque Julio-Claudienne, les effigies des empereurs de l’époque antonine sont quasiment au complet avec ceux de l’époque des Sévère et bien souvent plusieurs types de portrait par empereur. Ensuite pour le reste du IIIe siècle et la période de l’anarchie il s’agit surtout de portraits privés et inconnus. Des sculptures mythologiques permettent d’évoquer le décor de la villa entre le 2e et le 4e siècle. De nombreuses répliques romaines de très grande qualité d’œuvres classiques grecques sont présentées comme une très belle Athéna du groupe Athéna et Marsyas de Myron, une petite Athéna, réplique de la Velletri du Louvre, œuvre de Crésilas, une très belle tête de l’Aphrodite de Cnide, œuvre célébrissime de Praxitèle, un pied de table représentant Dionysos d’inspiration lisippidienne, un Esculape, un très belle réplique de l’Hercule Farnese en réduction, etc.  À noter un ensemble très imposant de divinités gréco-égyptiennes : Sérapis-Pluton, Isis et Harpocrate (seul exemplaire de cette qualité trouvé en France et dans la partie occidentale de l’Empire).  Puis on découvre l’époustouflant et unique décor du 3e siècle sculpté dans des marbres pyrénéens par des sculpteurs orientaux (Grecs d’Asie Mineure), représentant des hauts reliefs les travaux d’Hercule (9/12 sont reconstituables), des décors de feuillages et des médaillons des divinités du panthéon gréco- romain qui s’intercalaient entre les hauts-reliefs herculéens.

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Au sous-sol, ancienne nécropole paléochrétienne, se trouvent les sarcophages, des inscriptions funéraires et un four à chauxpic. 
 
Le sous-sol, gagné lors de fouilles préalables à la restructuration du musée entre 1994 et 1998, est à la fois musée de site avec les vestiges valorisés et espace consacré au monde funéraire.  Le visiteur y découvre un rare four à chaud du 5e siècle, suffisamment conservé et qui contenait son dernier chargement. Il avait été  installé dans la zone sépulcrale qui s’est développée dès le 4e siècle autour de la tombe de Saturnin, premier évêque de Toulouse mort martyrisé en 250 et située à proximité du musée actuel. Ce four avait été construit pour fabriquer la chaux nécessaire à la construction d’une première grande église au-dessus de la tombe du saint Martyr devenu par évolution de la langue saint Sernin. L’église a été reconstruite et agrandie dans le dernier tiers du 11e siècle. Des sarcophages sans décor sont encore en place. Dans l’autre partie de ce niveau, sont maintenus les vestiges des bâtiments qui ont précédé l’édifice actuel : le mur septentrional d’une maison du 11e siècle, les sous-bassement du mur occidental de la chapelle médiévale Saint-Raymond qui a donné son vocable au collège puis au musée, le mur méridional et l’angle occidental d’un hôpital pour les pauvres qui avait été construit au 11e siècle sur le parvis de la basilique Saint-Sernin, enfin,  les murs du collège du 13e siècle qui, ayant brûlé la fin du 15e, a été reconstruit sur sa surface actuelle mais agrandie vers le nord et de manière conséquente vers l’ouest. Entre le mur du 13e et le mur nord du bâtiment du 15e a pris place une petite galerie d’épigraphie funéraire romaine et chrétienne. Le reste de l’espace est consacré au funéraire paléochrétien avec une remarquable série de sarcophages à décor historié ou floral issus des premiers cimetières de Saint-Sernin et de la Daurade.
 
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Années 1880: le presbytère de la basilique Saint-Sernin devenu musée Saint-Raymond en 1892

Depuis deux ans, nous avons entrepris de rénover la muséographie de tous les espaces pour y introduire les résultats des nombreuses fouilles et travaux qui se sont déroulés entre 1999 (date d’ouverture du musée rénové) et 2015. Y introduire aussi les nouvelles technologies mais toujours pour y apporter du contenu, donc dans un but éducatif ou documentaire. Enfin toute la documentation écrite (panneaux, cartels) est trilingue : français, anglais et espagnol. De nombreux éléments didactiques complémentaires y sont introduits, de même que sont mises à la disposition des familles des mallettes jeux pour les enfants. Le musée a adhéré à la charte Mom’art, musée joyeux pour les enfants !

Cette année nous entreprenons la rénovation du sous-sol d’ici avril pour y introduire une partie sur le funéraire romain. Deux applications numériques, nées lors du Muséomix organisé en 2016, vont y être installées, l’une concerne le four à chaux, la seconde les sarcophages, par un biais plus ludique pour rendre plus compréhensibles les motifs qui les décorent.

*Entretien accordé à Magdalini Varoucha

Infos pratiques
Du 24 novembre 2017 au 25 mars 2018
1, place Saint-Sernin
31000 Toulouse
 
M.V.
 

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