Notre rencontre* avec Roviros Manthoulis dans un café à Exarcheia un après-midi de fin juillet à Athènes a duré plusieurs heures. Il était de passage à Athènes suite à des vacances et du travail dans les îles grecques. Malgré la canicule, il voulait répondre à toutes nos  questions en rajoutant de nouveaux sujets, ce qui lui permettait de passer facilement de l’occupation allemande à ses films et de la guerre civile au gouvernement actuel et au parti de Syriza. Connu pour son engagement politique de gauche, il a répété plusieurs fois que nos identités se forgent très tôt dans la vie et ne changent depuis facilement, particulièrement si on a vécu une guerre civile : « Personne ne peut oublier ses morts » , c’est son affirmation pour les passions politiques qui persistent sans le reméde du temps. 

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Réalisateur, écrivain et poète Roviros Manthoulis est né en 1929 à Komotini mais a grandi à Athènes où il a fait des études de sciences politiques et a participé à la résistance grecque contre l’occupation allemande. En 1949, son premier recueil de poèmes « Marches » (Skalopatia) voit le jour. De 1949 jusqu’en 1953, il se trouve aux États-Unis où il suit des cours de théâtre et de cinéma.  Dès son retour en Grèce, il tourne des films long- métrages et des documentaires, il travaille pour la radio publique dans les années ’50 et aussi pour la télévision publique dans la période après la dictature des colonels. Il a aussi enseigné aux écoles de cinéma.

Son premier long métrage est « Madame la maire » (I Kyria Dimarhos, 1960), mais c’est avec le film sur la Résistance « Haut les mains Hitler ! » (Psila ta heria Hitler, 1962) expression d’un humanisme populaire qu’il devient très connu. Son film « Face à Face » (Prosopo me Prosopo, 1966) primé au Festival de Thessalonique, marque un tournant par sa modernité et son style expérimental et fait son avant première française au festival de  Hyères  le 21 avril 1967, le jour où le  coup d’Etat des colonels a eu lieu en Grèce. Par la suite Manthoulis restera en France comme réfugié politique. En ce qui concerne le pays qu’il ne quittera jamais (il vit toujours à Paris), il nous dit : « En France, ils m’ont donné une liberté totale, ils ont apprécié mon travail et et c’est pourquoi  j’y suis resté ».

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Au total, Manthoulis a fait plus de 120 films pour le cinéma et la télévision tournés aux Etats-Unis et dans plus de trente pays où il est allé aussi pour connaître le monde, comme il nous a dit. 

Son film « Le Blues entre les dents » (1972), tourné dans les ghettos  des noirs aux États-Unis lui a apporté un appui  international. Le documentaire « La Guerre civile grecque »  (1997) pour la télévision française a reçu des critiques dithyrambiques et reste toujours un film marquant pour cette période turbulente de l’histoire grecque. Le documentaire est d’ailleurs son grand amour, comme il nous confesse: « Je l’aime beaucoup, le documentaire sort de la poésie. Le documentaire, c’est le monde entier. » 

Autres filmsà mentionner : « Mélina à Paris » (1968), « Mikis Theodorakis (1970), « Edith Piaf – Dix minutes de bonheur par jour » (1974), « La country music ou la nostalgie de Ouest » (1974), « La France des années ’30 » (1975) « Cuba: La Musique et la vie » (1979), « Berceuses qui réveillent » (1986), « La dictature des colonels grecs » (1998) etc. Son plus récent film est « Lily’s Story » tourné en 2002. Il a aussi publié plusieurs livres.

« Metteur en scène politiquement engagé » ou « bon conteur »? Quel titre à retenir?

Tous les artistes,  à travers  leurs œuvres,  font de la politique. Même s’ils essaient  de ne pas être politiques, ils n’arrivent pas à l’éviter. Mais les vrais artistes ne font pas des œuvres marquées par un «parti pris». Il arrive que leur activité soit politique sans pour autant  préparer  la révolution! Ce n’est pas le but. On est politique parce qu’on est « politis », cela veut dire on est citoyen. Je suis très ému de ce qui se passe dans le monde que ce soit personnel, amoureux, social, économique, politique, etc. Je n’en connais pas beaucoup d’artistes importants qui sont de droite. Cela on le sait, la droite le sait aussi.  C’est pour cela que la droite souvent s’est adressée aux artistes de gauche, comme Constantin Karamanlis,  par exemple.  Je suis de gauche car je suis né politiquement de gauche. C’était la Résistance qui était de Gauche.. Les gens s’adressaient à la Résistance et ils découvraient que cette Résistance était de gauche. Ils ne s’adressaient pas à la gauche mais à la Résistance.  Les jeunes voulaient faire de la Résistance, jouer à la Résistance si vous voulez. On avait douze –treize ans.  C’est une sorte de baptême et puis on reste comme ça. D’autant plus qu’il y avait des idéaux. Moi, lorsqu’ ils me posent  la question «pourquoi  es-tu  de gauche ? », je réponds, je suis devenu de gauche quand j’ai lu « Les Misérables » de Victor Hugo.  Quand on lit ce livre, on ne peut plus être de droite, ça devient impossible. Quand je disais tout à l’heure que les artistes se sentent forcément de gauche même si ils ne le sont pas, même s’ils sont de droite, ils écrivent comme des gens de gauche, c’est comme ça parce qu’un artiste est toujours quelqu’un qui fait une critique par rapport à la société, envers la société, qui veut s’exprimer à travers sa critique. S’il est tout à fait d’accord avec ce qui se passe, il n’a pas de raison pour écrire. Le pire c’est d’être à gauche et passer à droite et de cesser d’écrire!

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Être de gauche, c’est lié aussi à l’humanisme. Pourquoi il n’y a pas d’artistes de droite ? Est-ce que vous pouvez élaborer un peu ?

L’humanisme, c’est de penser plutôt aux faibles qu’aux forts. On l’appelle humanisme car on pense à l’homme et l’homme, dans la très grande majorité des cas, c’est quelqu’un qui souffre  dans une société mal-faite. Il y a des riches, les puissants et puis il y a des pauvres qui n’arrivent jamais à avoir le pouvoir. Il y a eu deux grands moments humanistes dans le monde. Le premier, c’était la démocratie athénienne qui n’était pas appelée «démocratie» au départ,  on parlait plutôt d’ « isonomie », d’ « isigorie ». On avait la liberté de parler,  voire liberté totale de voter, de participer à la société, de voter pour les gens et être voté, être élu. Le deuxième était la Renaissance où le mot humanisme est d’ailleurs inventé. Et en fait, l’humanisme c’était la redécouverte de l’humanisme grec. Quand on dit «Renaissance», c’est la Grèce qui est renée.  L’art devient plus réaliste qu’avant. Et plus anticlérical. C’est surtout avec l’humanisme occidental que les idées démocratiques, et l’esprit de résistance sont nés de nouveau.

Que retenez-vous  des  années de la résistance et de la Guerre civile, de tout ce qui s’est passé soixante ans avant. Tout cela est pour vous très lointain ou très proche encore ?

Moi, je n’étais pas vraiment dans la montagne où la guerre réelle se déroulait. J’étais à Athènes et adolescent encore. J’ai quitté la Grèce quand j’avais vingt ans pour faire des études aux États-Unis, après avoir fait des études en Grèce, en sciences po. A Athènes, pour ce qui concerne la guerre civile, on n’était pas des acteurs directement impliqués. D’ailleurs, il y avait un manque d’information. On ne savait pas ce qui se passait. Les mass- médias  en Grèce ne parlaient pas de la guerre civile ou ils parlaient sans donner des détails, des vrais. Cela c’était le plus  grand problème, pendant les années  de l’Occupation, pendant les combats en décembre 1944 et pendant la guerre civile. Il y avait un blocage total, on ne pouvait pas avoir des informations fiables.

Pendant la guerre civile, il y avait des interdictions. Par exemple on ne pouvait pas se voir en groupe de plus de 5 personnes. J’ai été arrêté parce que j’étais le sixième, une fois. Et puis la situation ne cessait de se détériorer. Parce qu’il y avait des tortures terribles, des exécutions sommaires à Athènes, on ne voyait que ça. On ne pouvait pas faire grande chose, on pouvait juste faire circuler des  tracts. Il y avait des gens qui voulaient partir pour aller dans la montagne, certains ont réussi à le faire, d’autres ont été arrêtés. C’était quelque chose de terrible parce qu’on ne savait pas ce qui se passait. Mais on l’a appris à la fin…

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Est-ce qu’il y a des moments  importants  qui nous marquent à vie et qui restent entre nous aujourd’hui ?

Chaque jour, il y a des choses importantes, en France, en Grèce, partout. Il y a des élections par exemple, c’est un moment très important. Il y a un gouvernement de gauche actuellement en Grèce, ça c’est capital. Après la défaite de la gauche en Grèce suite à la guerre civile. La gauche était peut être majoritaire dans le pays à la Libération. J’ai eu plusieurs occasions de parler avec des personnalités politiques comme le chef historique de la gauche Leonidas Kyrkos et avec  beaucoup d’autres qui affirmaient que la Gauche aurait peut-être 70% aux Elections. C’est compréhensible parce que c’était presque la seule force de résistance. Mais la Libération a été confisquée…

Si les gens étaient de gauche, ils n’étaient pas forcement communistes. Ils ne savaient même pas ce que c’était le communisme. Le problème à l’époque c’était de se débarrasser des Allemands ou des Bulgares ou des Italiens, nos trois occupants. Avec la Guerre froide, on entre dans une autre période, les gens sont surpris,  bouleversés, ne savent pas ce qui se passe, avec qui il faut se ranger, s’allier, ça devient un très grand problème pour tout le monde. Est-ce-que la Gauche avait le droit de s’opposer aux Anglais ou non, de faire la guerre civile ou non, ça devient un énorme problème. Il y a des gens qui s’approprient plutôt une attitude neutre, dans une sphère qui n’est ni droite ni gauche. Donc tout cela ce sont les problèmes politiques de l’époque. 

Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est l’EAM, le Front National de Libération, la Gauche de la Résistance qui est arrivée au pouvoir en Grèce. L’EAM qui n’est pas arrivé au pouvoir à son temps, il arrive maintenant!

Le parti communiste grec (KKE) ne serait pas d’accord avec vous.

Le parti communiste c’est un parti complètement idéologisé. Le parti communiste ne nous précise  rien, si le parti communiste demain est au pouvoir qu’est ce qu’il va faire, il ne nous dit pas. On ne sait pas quel est son programme. Est-ce que c’est le programme de Lénin,  de Staline, le programme chinois. Le parti communiste actuel est toujours « contre ». Il n’a jamais dit ah oui je suis d’accord avec ça même si c’est intéressant et important. Si une idée du parti communiste est exprimée tout d’un coup par quelqu’un d’autre, il y sera contre! C’est extraordinaire, mais c’est comme ça.  Malheureusement. Nous avons un parti qui pourrait jouer un rôle important dans la vie politique. 

D’ailleurs, être de gauche ca n’empêche pas de critiquer le gouvernement de gauche. J’ai déjà fais une critique du gouvernement actuel dans une page du journal du Parti (Avgi). Je pense que c’est ça le rôle du citoyen, de ne pas toujours applaudir. J’ai fait la même chose au Parlement, récemment, à l’occasion de la médaille qu’on m’a décernée. J’ai dit ce que je pensais des choses qu’il faut  changer. Dans ce gouvernement actuel, il y a des choses qui sont bonnes et des choses moins bonnes. Des personnages qui sont au pouvoir et qui sont extraordinaires, d’autres qui ne le sont pas encore. On peut être un bon idéologue, un bon penseur politique sans avoir forcement les capacités de gouverner.

Quel est le rôle d’une télévision publique aujourd’hui, en Grèce par exemple. Est-ce qu’il est important d’avoir une télévision publique d’ailleurs ?

La télévision, comme l’école, comme l’armée, appartient à la nation et moi je dis toujours Télévision Nationale. Je ne dis ni publique, ni étatique. Mais comme il y a une politique pour le fonctionnement de l’armée et de l’éducation, il doit y avoir aussi pour  les masses-médias nationaux. Pour ces chaînes nationales, il faut savoir quels programmes elles doivent avoir.  Par exemple, des programmes éducatifs, culturels ou éventuellement des programmes d’information. Si c’est de l’information, elle doit être objective.  Il y a aussi l’information pour la culture, comme on fait en France par exemple. Lorsque je dirigeais les Programmes de la ERT –la télévision nationale grecque -j’étais une fois dans une réunion très restreinte politiquement avec des chefs des partis  qui m’ont posé la même question, combien de chaînes on doit en avoir. Et moi, pour avoir l’air  assez résistant, j’ai dit «une seule suffit ».  Pourquoi une ? Parce que je pense que la télévision est en réalité «l’éducation après l’éducation officielle ». La culture qu’on a à l’école n’est pas suffisante. La Télévision peut jouer le rôle d’une « Ecole de la vie». Et il ne faut pas avoir plus de 4 chaînes, hertziennes. L’idéal serait d’avoir deux de l’Etat et deux privées. En France, il y a 5 chaînes, trois de l’Etat et deux privées, hertziennes, et 150  qu’il faut payer pour regarder. Même ça c’est un peu excessif. Et il doit y avoir un Guide de Programmes à la fois pour les chaînes d’Etat et pour les chaînes commerciales. Comme en France.

Quels sont les rapports entre la littérature et le cinéma ou la télévision. Qu’est ce qu’est la chose la plus difficile pour un metteur en scène ?

Je dirais que rien n’est difficile, on peut tout faire. Il faut un peu d’imagination et un  talent propre à chaque créateur. Une émission de télé cela peut être aussi une œuvre d’art. Il peut toujours reculer et trouver un moyen pour tout faire. On peut compter aussi à l’imagination du spectateur, ça se fait beaucoup à la poésie,  avec un poème chacun crée ses propres images. Tous les arts sont liés à la poésie d’une certaine manière et le cinéma aussi. Il faut bien choisir les acteurs et bien les guider, c’est la plus grande préoccupation. L’autre c’est l’argent car quand on fait du cinéma, le cinéma est sujet à plusieurs actions, il y a à payer pas mal de gens, il y a une équipe, on ne peut pas tout faire seul au cinéma. C’est une affaire compliquée, pas forcément difficile, parce qu’il y a des choix et il faut que chaque choix soit bon, ce qui n’est pas toujours le cas, ça dépend du réalisateur, des moyens. Le public ne connait pas tous ces problèmes. En Grèce, le cinéma est plus difficile parce qu’il n’y pas assez d’argent. Et il n’y a pas assez d’argent parce qu’il n’y a pas assez de public.

Quels sont vos films préférés ? 

On me pose souvent cette question et moi je dis toujours: «Ils sont tous mes enfants ! » En principe, dans tous les films d’un réalisateur on doit retrouver son identité. Moi, je cherche aussi l’identité de chaque peuple ou ethnie que  je filme dans mon parcours en voyageant dans le monde. Mais en ce qui concerne l’identité du réalisateur : est-ce qu’il a une identité ou pas ? Quand on n’a pas d’identité, il n’y a pas de réalisation. Je crois que j’ai fait les films que j’ai voulu faire.  Même si quand, parfois, on me commandait un film, j’essayais de faire mon propre film.  

Voyant votre parcours, il y a la Grèce, les États- Unis et il y a la France. Quels sont les moments clés que vous gardez de ce parcours ?

Tous ces changements étaient plus ou moins forcés et ce n’était pas facile [...]  Ma famille se déplaçait avec moi.  On était des exilés -nous aussi- et cela n’est jamais facile … 

A LIRE AUSSI: Le cinéma grec: Robert Manthoulis, le cinéma de l’expatrié

* Entretien accordé à Maria Oksouzoglou et Magdalini Varoucha

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