noelle final

Noëlle Burgi docteur d’État en science politique, politologue et sociologue, est chercheure au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), rattachée au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP) à l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne. Sa recherche est centrée sur les transformations de l’État en Europe, la gouvernementalité néolibérale, la reconfiguration de l’État social et ses effets politiques et sociales.  
Parmi d’autres publications, Noëlle Burgi  a aussi dirigé l’ouvrage collectif: La Grande Régression. La Grèce et l'avenir de l'Europe, [Éditions Le Bord de l'eau, 2014.] Noëlle Burgi a répondu aux questions de GrèceHebdo*. 

Depuis  2011 au cœur de vos préoccupations se trouve une collaboration avec des enseignants, chercheurs et intellectuels grecs afin de constituer un réseau international de recherches sur la généralisation des politiques d’austérité en Europe, en particulier leurs effets politiques et sociaux. Où en est-on aujourd’hui avec la mise en place des politiques d’austérité en Europe?

Les politiques d’austérité peuvent être définies comme un ensemble de mesures cohérentes conduisant à une remise en cause des droits sociaux conquis et acquis au cours de l’histoire plus que centenaire de construction de l’État social.  Elles visent une reconfiguration des équilibres entre capital et travail par une déconstruction des régimes sociaux et des cadres légaux garantissant la solidarité sociale. Elles substituent les mécanismes de concurrence aux principes fondateurs du vivre ensemble démocratique, ces mécanismes définissant désormais les droits et devoirs réciproques, les règles de solidarité, d’égalité ou de justice sociale. L’austérité est toujours sélective, affectant les biens et services publics dont dépendent principalement les couches sociales vulnérables et les classes moyennes.  

La crise financière de 2008 a incontestablement été saisie comme une opportunité et un prétexte par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et les pays les plus puissants de la zone euro, à commencer par l’Allemagne, pour pousser le plus loin, le plus vite et le plus irréversiblement possible le recul, jusque-là graduel, des droits sociaux. Au moment même où, pour la première fois en Europe occidentale, les élites et institutions dominantes appliquaient en Grèce puis dans d’autres pays débiteurs la méthode largement discréditée des plans d’ajustement structurel du FMI, l’Union européenne préparait, avec le traité budgétaire dit de la stabilité, de la coordination et de la gouvernance (TSCG) adopté en 2012, le renforcement des pouvoirs la BCE et de la Commission. Ces dernières surveillent maintenant ex ante et ex post les budgets nationaux et peuvent punir quasi automatiquement tout État membre qui désobéirait aux prescriptions austéritaires. Ce n’est pas un hasard si le président de la BCE, Mario Draghi, a affirmé, en 2012 justement, que l’État social était « révolu ». Mais comme toujours, entre la loi ou un traité et son application, il y a toujours un décalage. La soumission aux disciplines renforcées par le traité supposait qu’un effet dissuasif fût produit: il l’a été par la stigmatisation, le mépris et l’écrasement de la Grèce. Depuis 2012, on constate des interventions de plus en plus nombreuses et intrusives de la Commission dans les programmations budgétaires nationales. Avec, pour résultat, des «réformes» qui accélèrent, de façon convergente mais selon des modalités et à des rythmes singuliers dépendant des sociétés, le délitement des droits sociaux inconditionnels, la détérioration des institutions de solidarité, depuis la négociation collective jusqu’à l’hôpital public en passant par l’éducation nationale, et la privatisation de biens communs qui seraient encore publics comme l’eau, l’électricité et les transports.

L’ouvrage collectif  «La Grande Régression» (dirigé  par vous) évoque la Grèce comme le «laboratoire» d'une reconfiguration des politiques économiques et sociales européennes.  Est-ce que vous voyez aussi la montée du Syriza au pouvoir comme un autre cas de laboratoire politique? Quels sont, selon vous, les principaux impacts des politiques menées par  Syriza pour la gauche dans son ensemble et les formations anti-austérité en Europe?

Dimosthenis Kokkinidis, Diptycho 1975Syriza a soulevé un immense espoir parmi les gauches plurielles européennes parce qu’elle incarnait une réponse politique et intellectuelle cohérente aux normes dominantes de l’UEM, la possibilité de rendre aux populations leur dignité et la maîtrise de leur destin, de réorienter les choix européens vers un développement économique et social équilibré, équitable et solidaire, de prouver qu’une autre politique est possible et de modifier les rapports de forces grâce à l’émergence ailleurs en Europe, notamment en Espagne, de mouvements sociaux et politiques démocratiques analogues.

Une coalition de pays et d’intérêts dominants, ayant transformé la Grèce en laboratoire de la sujétion aux impératifs de «dévaluation interne», opposé un déni total aux preuves incontestables, théoriques et empiriques, attestant de la faillite des objectifs affichés de l’austérité (le retour à une croissance soutenable) et témoigné d’un mépris aveugle pour les conséquences de leurs politiques (parmi lesquelles la crise humanitaire en Grèce, la montée de la violence sociale, le renforcement des droites extrêmes et le redoublement des nationalismes et de la xénophobie), a décidé, on le sait, d’écraser le mouvement porté par Syriza en 2015. Ce faisant, elle décidait aussi d’administrer une leçon politique au reste de l’Europe, surtout aux mouvements contestataires de gauche ayant le vent en poupe. Elle faisait de la Grèce un exemple pour le continent tout entier et entendait démontrer que les logiques hégémoniques ne seraient en aucun cas mises en cause. L’ultimatum germano-européen qui «crucifia» Aléxis Tsípras dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015 se voulait également un avertissement à la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, invités à ne pas dévier des rigueurs de la discipline budgétaire. Simultanément, il concrétisa la volonté du ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, de réduire la Grèce à l’état de colonie de la dette, mais aussi, comme l’a souligné Joschka Fischer, de métamorphoser l’Allemagne européenne en une Europe allemande renouant avec la Machtpolitik. Tout cela a profondément choqué le monde et bien sûr ébranlé les formations, divisées, de la gauche européenne dans son ensemble. Toute la lutte pour la reconnaissance du droit d’avoir des droits démocratiques et sociaux est à reprendre. En Grèce et partout ailleurs.

Quel futur pour le projet européen vu la gestion de la crise économique, la remise en cause de l’Etat providence et la gestion de la crise migratoire par les dirigeants européens? Une autre Europe est-elle possible ou est-ce qu’on se dirige vers une Europe des frontières et des replis identitaires?

L’Europe est menacée d’effondrement. Sa gestion catastrophique de la crise dite des dettes souveraines, et les fractures profondes révélées et/ou Dimosthenis Kokkinidis, Synthesi, 1978occasionnées par les flux de réfugiés provenant du Moyen Orient, d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, montrent clairement qu’elle sera contrainte de choisir entre, d’une part, la perspective d’un éclatement favorisé par la réintroduction des contrôles frontaliers et la résurgence des nationalismes et, de l’autre, le passage décisif à un fédéralisme normativement orienté vers des objectifs démocratiques et sociaux. Le premier terme de l’alternative semble le plus probable parce les forces xénophobes d’extrême droite sont portées par une dynamique, et du fait de la persistance des logiques dominantes, économiques, sociales et politiques.Le rêve européen est en train de mourir, s’il n’est déjà mort: le rêve de créer un espace social et démocratique de plus en plus intégré fondé sur une conception cosmopolite de l’identité et de la citoyenneté. À sa place, l’Europe cherche à se protéger derrière des murs, des barbelés, des militaires et des policiers, tente de reporter sur la Grèce et la Turquie la gestion des flux migratoires et la responsabilité de ses divisions internes, de sa propre irresponsabilité. Ce n’est pas un problème nouveau. Il est devenu de plus en plus grave. Comme l’a dit Seyla Benhabib dès 2005, «la négociation du statut des insiders  et outsiders (inclus et exclus de l’UE) est devenue tendue, presque guerrière.» 

* Entretien accordé à Magdalini Varoucha    

[Peintures: Dimosthenis Kokkinidis, Diptycho 1975, Synthesi 1978]

 

 

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